Honda CB 750 : l’histoire d’un mythe

Par Marc Bertrand

14 mai 2013

Présentée en 1968, la Honda CB 750 incarne la révolution du monde motard. Regroupant le meilleur de la technologie, la « Four » a marqué son époque. Honda lui a d'ailleurs rendu hommage en sortant cette année la CB 1100. Voici l'histoire de la « mère des motos modernes ».

« Brisons les vieux engrenages ! » C’est ce que proclamait l’une des affiches de mai 68. Six mois après les « événements » qui ont agité la société française, les étudiants ont repris les cours, les ouvriers sont retournés à l’usine, et les pavés sont revenus de la plage. Le « grand soir » n’a pas eu lieu, mais beaucoup de choses ont changé dans les mentalités : les rêves de liberté sont désormais possibles dans une société de loisirs et de consommation qui se dessine. Loin des slogans, une autre révolution se prépare : l’hebdomadaire Moto Revue, dans son édition du 9 novembre 1968, annonce la présentation imminente de la Honda CB 750 au salon de Tokyo. D’emblée, elle s’annonce comme une concurrente de la Norton 750 Commando et des trois-cylindres 750 Triumph T 150 et BSA Rocket III, alors ténors de la catégorie de ce que l’on n’appelle pas encore des « super bikes ». Moto Revue évoque une puissance de 80 chevaux avec 200 km/h en pointe, le 400 m DA en 12,5 secondes… et des échappements comme ceux de la 500 de Grand Prix de Mike Hailwood !

Mais il faudra attendre mars 1969 pour découvrir en vrai celle dont tout le monde parle déjà comme d’un phénomène. La présentation française se déroule au Pré Catelan, dans le bois de Boulogne, lieu chic s’il en est. Devant les photographes, Jean-Pierre Beltoise, Guy Marchand, Frank Alamo, Jean-Paul Belmondo et de nombreuses autres personnalités se font voler la vedette par la machine imposante. Elle en jette avec son moteur en alliage, ses quatre silencieux chromés à contre-cônes, son frein à disque hydraulique et sa robe vieil or qui témoignent d’une qualité de finition remarquable. Elle incarne la technologie, la puissance, la vitesse. Pour tous ceux qui aiment la moto, c’est comme un rêve devenu réalité…

Premiers essais prometteurs
C’est encore Moto Revue qui a la primeur de dépuceler la 750 Honda dans son numéro « Spécial été 1969 », sous la plume de Gilles Mallet, qui loue la facilité de prise en main faisant oublier ses 200 kg dès qu’elle roule. « N’importe quel frais émoulu du permis A peut se lancer sans crainte en ville comme sur route », écrit-il. Le journaliste détaille longuement l’excellence de la finition et la confiance qu’inspire une technologie avancée, mêlant judicieusement la technique automobile et moto. À l’épreuve de la route, Mallet témoigne d’un « moteur à la souplesse remarquable », de montées en régime puissantes avec « les chevaux qui pointent au complet à partir de 5 000 tr/min », de reprises nerveuses… Il s’étonne presque que le moteur ne fasse preuve d’aucun échauffement, gardant un ralenti stable et feutré. Le confort, un peu sec en solo, est considéré comme l’égal d’une BMW en duo, une sacrée référence à l’époque.

Concernant la partie-cycle, il s’émerveille de la tenue de route « où tout passe sur un rail », de la suspension et de la garde au sol en virage et, surtout, du frein avant « progressif et puissant, d’une agréable fermeté ». C’est vrai que la grande majorité des motos d’alors sont encore équipées de freins à tambour sujets aux blocages et à l’échauffement. Au chapitre des regrets, il déplore la trop grande taille du guidon, qui génère une importante prise au vent… Quant aux reproches, ils viendront de son collègue Christian Bourgeois, qui ne parvient pas à dépasser 178,2 km/h en position allongée lors de l’essai sur le circuit de Montlhéry : « Pour une machine donnée pour 200 km/h, c’est bien peu. » Quarante ans plus tard, comparé à ce dont est capable le moindre roadster 600 cm3 de moyenne gamme, on peut émettre un jugement plus critique en reprenant les commandes d’une « quatre-pattes », même restaurée de A à Z. évidemment, quarante ans plus tard, l’unique frein à disque est à peine au niveau d’une machine bas de gamme (à l’époque, beaucoup le doubleront). Le moteur, s’il conserve des performances honorables, n’a plus grand-chose d’impressionnant.

La machine est lourde et sa la partie-cycle louvoyante est loin d’être rassurante. Objectivement, il faut reconnaître qu’une Moto Guzzi V7 Special fait aussi bien, et qu’une Laverda 750 SF ou une Norton 750 Commando font encore mieux sur ce point. La BMW R 75/5 se révèle aussi fiable… Elle a peut-être un peu moins d’allonge sur autoroute, mais elle est beaucoup plus maniable et légère en montagne, tout comme les 650 cm3 anglaises BSA A65 et Triumph Bonneville T120. Mais ces dernières ne démarrent qu’au kick, elles sont dépourvues de clignotants faute d’un circuit électrique puissant, elles nécessitent des réglages incessants qu’ignore la grosse Honda… Et on va s’apercevoir, à l’usage, que mis à part une propension à détruire sa chaîne de transmission secondaire en moins de 15 000 km, la CB 750 est capable d’avaler un tour de compteur sans rencontrer le moindre souci : cette fiabilité digne d’une Peugeot 504, cette facilité à abattre un Paris-Marseille au même rythme qu’une Citroën DS… C’était vraiment nouveau à une époque où l’on ne parcourait que rarement plus de 50 000 km sans avoir à ouvrir un moteur, ne serait-ce que pour nettoyer l’épurateur centrifuge du vilebrequin si ce dernier n’avait pas « descendu » ses coussinets de bielles avant.

Une grande polyvalence
En attendant, un autre événement survenu en 1969 va mettre en avant le formidable potentiel de cette machine : la victoire remportée au Bol d’Or par l’équipage Rougerie-Urdich sur une CB 750 quasiment de série, si ce n’est le montage d’un deuxième disque à l’avant, de commandes reculées et d’un accastillage (guidon, selle, réservoir, carénage) adapté à la compétition. Cette formidable polyvalence qui lui permet de se plier à tous les usages, c’est encore les acheteurs qui vont la démontrer. Sur la route des concentres (comme les Chamois de Val d’Isère ou les éléphants qui se tiennent en hiver sur le circuit du Nürburgring), en solo ou attelée, celle qu’on appelle la « 750 Four » est de toutes les virées. On la retrouve aussi dans les paddocks des épreuves sportives régionales, de la course de côte au Critérium 750 au retour duquel ses pilotes remontent le phare, les clignotants et les pots pour aller bosser avec toute la semaine… Dans le mensuel Champion, Christian Lacombe lui décerne carrément le titre de « moto du siècle » ! Bref, en quelques mois, sa popularité est immense, d’autant qu’elle met à la portée de tous, fussent-ils de simple salariés allant souscrire leur premier crédit pour se l’offrir, la technologie du quatre-cylindres en ligne jusque-là réservée à quelques rares motos de Grand Prix (Honda, MV-Agusta, Gilera, Nougier).

Un concentré des meilleures solutions
Sa technologie, parlons-en justement : tout bien pesé, son quatre-cylindres de 67 chevaux à simple ACT n’a finalement rien d’extraordinaire, pas plus que son frein à disque hydraulique, qui équipe déjà de nombreuses automobiles. Et son démarreur électrique ? Les Guzzi Nuovo Falcone et V7, la BMW 750 Série 5 et pas mal de moyennes cylindrées japonaises en sont déjà pourvues. Ses performances alors ? Là encore, la 750 Triumph T150 n’a rien à lui envier, sans oublier la 1000 Vincent Rapide, la Velocette 500 Thruxton ou la Kawasaki 500 Mach III, qui faisaient encore mieux à plus de 200 km/h ! Oui mais c’étaient des motos d’exception, résultant d’assemblages compliqués, délicates à entretenir, chères et difficiles à conduire (pour ne pas dire à piloter)… Ce qui va permettre à la Honda de les surclasser, c’est qu’elle est simple, très bien construite et abordable : elle rassemble en une seule machine chacune de ces caractéristiques, qu’elle propose au plus grand nombre pour un prix inférieur en grande série, en s’appuyant sur un réseau de professionnels aussi efficaces que bien formés. On peut dire que la CB 750 est à la moto ce que la traction avant Citroën fut à l’automobile 35 ans plus tôt, en apportant la carrosserie monocoque, les freins hydrauliques sur quatre roues indépendantes et un moteur à soupapes en tête… La « quat’-pattes » est simplement celle que tous attendaient.

Dans l’histoire de la moto avec un grand « H », il y a un AVANT et un APRES la Honda CB 750… Et les vieux engrenages en furent plus que brisés : elle les a laminés.

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-*Essai et vidéo : Honda CB 1100
-*Essai : Honda CB 750 de 1969

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Les évolutions de la CB 750

  • La CB 750 sort de 1969 à 1970 sous le type K0 de 67 chevaux, qui connaîtra près de 300 modifications. Fin 70, la K1 voit ses logos « 750 Four » modifiés et reçoit une selle plate, des nouvelles fonderies de carter et des carbus actionnés par un palonnier.

  • En janvier 1972, la K2 de 65 chevaux se distingue par un phare chromé et un bloc compteurs central, qui regroupe les voyants, une serrure de selle et de nouvelles chicanes d’échappement. Les types K3, K4 et K5 ne sont pas importés en France.

  • Fin 1974, la K6 (63 chevaux) adopte une nouvelle décoration de réservoir à larges filets entourant un fond noir, une nouvelle fourche, une chaîne secondaire renforcée, un arceau de selle, un robinet d’essence situé à gauche, un nouveau revêtement de selle, un déflecteur sur l’étrier de frein…

  • Avec la K7 de juin 1977, le réservoir passe de 17 à 19 litres, la selle est plus longue (avec un petit dosseret), le pneu arrière (qui passe de 18’ à 17’) et les clignotants sont ceux de la GL 1000, la chaîne secondaire (plus grosse) adopte des joints toriques et les quatre silencieux sont d’un dessin nouveau, plus ronds et sans les plaques de protection.

  • Pendant ce temps, la F1 apparue en juin 1975 a un moteur plus puissant (67 chevaux), une selle à dosseret-coque, un frein arrière à disque à étrier fixe à deux pistons, et toute la carrosserie est remaniée (garde-boue, réservoir, caches latéraux).

  • La dernière « vraie quatre-pattes » sera la F2 d’octobre 1977 à moteur de 73 chevaux peint en noir, qui abandonne ses quatre pots pour un quatre-en-un, s’équipe des jantes à bâtons type Comstar et d’un double disque de frein avant.
  • Elle termine sa carrière sous le type F3, qui ne sera pas diffusé en France.
  • Citons aussi la CB 750 A de 1975 à transmission automatique dérivée de la F1, qui ne trouvera que deux acheteurs chez nous sur les 8 100 unités construites.

  • Entre 1969 et 1977, la CB 750 a été produite à 553 400 exemplaires.

Club CB 750

Fondé en 1995, le club CB 750 regroupe actuellement 75 adhérents dans toute la France. Selon son président, Philippe Cadier, « la quatre-pattes n’est ni rare, ni chère. Ses propriétaires ont peu de soucis avec et n’éprouvent pas forcément le besoin d’adhérer à un club. Je conseille quand même à ceux qui en recherchent une de trouver une moto déjà restaurée plutôt qu’une à refaire ». Les principales activités du club consistent à se balader et à se regrouper à l’occasion des événements moto (Boc, Coupes Moto Légende, Moto Salon…)
Club CB 750, 142 rue Lafayette, 75010 Paris – 06 81 34 01 95 – www.cb750club.net

Pratique

À voir

  • DVD « 750 Four, le film », 1h15 de film en 16/9e réalisé par Pascal Grand. Disponible sur le site www.motomag.com

À lire

  • Revue Moto Technique n°1 (CB 750 K0), n°28 (CB 750 de la K1à la F2) et n°38 (CB 900 tous types).
  • « CB 750, quatre cylindres qui ont révolutionné la moto », par éric Breton, éditions Larivière, 33,54 €
  • « Honda, 60 ans, une ascension fulgurante », par Marc Unau, éditions E-T-A-I, 42 E

 

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