12H00 pile dans l’hospitality Yamaha MotoGP. Le staff technique n’est pas encore sorti du stand pour prendre son déjeuner, et tout est calme. Dans le coin gauche, Fabio est déjà au boulot avec un reporter pour l’une des deux itv exclusives de 10 min qu’il accorde par GP. Nous sommes programmés juste après, et Maider, l’attachée de presse, vient nous accueillir pour nous souhaiter la bienvenue. C’est très pro, comme toujours chez Yam, et l’itv commence pile à l’heure. Fabio est concentré et on le sent déjà dans son week-end de course, mais il est rodé à l’exercice et se plie sans rechigner à l’interrogatoire.
Moto Magazine : Salut Fabio ! Comment ça va ? Content de retrouver un vrai circuit de GP après la piste de kart en Hongrie ?
Fabio Quartararo : (Il rigole) « C’est sûr que c’était un petit peu court mais bon ça va, il y avait quelques parties du tracé qui étaient marrantes donc ça allait. Circuit compliqué, donc ça fait plaisir de retourner à Barcelone » (le circuit de sa toute première victoire en GP, en Moto2 en 2018, ndr).

- Fabio, affuté comme un cycliste pro : 1 m 77 pour 69 kilos, et pas un pet de gras. Aérodynamique, le gars
MM : Suite à ton titre en 2021, tu es resté compétitif malgré une moto plus compliquée à gérer en 2022, manquant un second titre de peu. Depuis, ça fait deux ans et demi que tu galères avec une M1 qui ne te permet pas de te battre devant. Comment fais-tu pour rester motivé ?
FQ : « Je reste motivé parce que, comme je l’ai dit, c’est un projet qui m’intéresse. J’essaie vraiment de remonter au plus haut niveau avec Yamaha. De retrouver la victoire avec eux. »
MM : D’après notre consultant technique Peter Bom, même si la Yam manque d’efficacité au freinage, de motricité à l’accélération et de vitesse de pointe, toi, tu donnes toujours 100 % de ton potentiel quand tu montes sur la moto. C’est une habitude que tu as pris très tôt sur la Conti ? C’est une discipline de travail ? Tu ne sais pas faire autrement ? Explique nous…
FQ : « Non, c’est juste que mentalement, je suis un gagnant. J’ai envie d’être au plus haut niveau possible, le plus rapide possible, donc c’est exactement ce qui se passe. Je me donne toujours à 100 %, quelles que soient les armes dont je dispose. »

- 12 minutes 06 d’itv exclusive avec Fabio Quartararo. Un privilège qui se savoure. Merci au team officiel MotoGP Yamaha !
MM : Si ce que l’on raconte dans le paddock est juste, tu es aujourd’hui le pilote le mieux payé en MotoGP. Est-ce que ça aide à faire passer une partie de tes frustrations au guidon ? Est ce que tu te sens redevable vis à vis de ton employeur, et que ça te permet aussi de garder la motiv ? Où est-ce que c’en est presque ironique et tu te dis : j’échangerai bien tout cet argent contre de la performance ?
FQ : « Non, je pense que cet argent, je le mérite, je l’ai pas volé. C’est aussi le projet qui fait que Yamaha a voulu investir. Non seulement sur moi, mais sur plein d’autres choses (le recrutement de Max Bartolini pour concevoir un V4, le développement de leur base MotoGP en Italie… ndr). Comme je l’ai dit, je me donne à 100 %. L’argent et la performance, ce sont deux choses différentes. Clairement, j’aimerais avoir une moto plus performante. C’est le but du jeu. Mais on ne peut pas tout avoir, et j’espère que le nouveau projet de Yamaha va fonctionner. »
MM : D’autres champions du monde ont connu ou connaissent de mauvaises passes. Marc Marquez avec Honda, Pecco chez Ducati. Est-ce que ça te permet de prendre un peu de recul ?
FQ : « Pour Marc oui, pour Pecco non. Il est sur la meilleure moto, et ce n’est pas vraiment le mauvais moment. Surtout que ça ne fait pas longtemps qu’il galère. En revanche, quand tu vois comment ça été compliqué pour Marc en 2023 chez Honda, et que tu vois ses résultats aujourd’hui, tu vois que la moto, ça compte énormément. Et que si tu n’as pas la bonne machine, tu ne peux rien faire. Encore plus aujourd’hui qu’avant. »
MM : La raison pour laquelle tu es resté avec Yam, c’est qu’ils t’ont montré leur volonté de changement en engageant Max Bartolini, et en construisant un V4 sur lequel tu vas monter la semaine prochaine (itv réalisée le jeudi 4 septembre, ndr). Tu considères qu’ils ont tenu parole ?
FQ : « J’avais demandé pas mal de choses, et ils ont tenu parole sur tout. Enfin, sur presque tout, parce qu’on devait être performants beaucoup plus tôt. On a demandé un team satellite, on l’a obtenu (Pramac est repassé Yam, ndr). C’est juste que les choses mettent plus de temps que prévu. »
MM : Ce fameux V4, qu’est ce que tu en sais ? Puissance, chronos, comportement ? Qu’est ce que t’on dit Augusto et Dovi, et qu’est ce que tu en attends toi ?
FQ : « Sincèrement, même si j’ai confiance en eux, je préfère monter sur la moto pour me faire une opinion. Les commentaires des autres ne me servent à rien. C’est plus mon ressenti à moi qui va me donner une idée de ce que ça vaut. »
MM : Même si la M1 V4 est moins performante que la version 4 en ligne, tu aimerais en disposer dès le Japon ?
FQ : « C’est interdit (pour une question d’homologation de packages aérodynamique, Yam ayant déjà utilisé ses deux updates sur la M1 4 cylindres en ligne, ndr). Après, on aura des wildcards avec Augusto Fernandez, mais nous, on ne pourra pas l’utiliser en course cette année. »

- En itv, Fabio est direct et clair. Comme sur la piste. Ce qui permet de gagner du temps. 21 questions en 12 minutes 06 : on a fait un chrono :)
MM : Qu’est ce qu’il te faut en premier avec cette machine pour être plus compétitif ?
FQ : « Du grip et de la puissance. »
MM : La position de Yamaha n’est pas simple, car ils mènent trois projets de front : la M1 1000 quatre cylindres en ligne actuelle, La M1 1000 V4, et la V4 850 de 2027. Est-ce que Diego Gubellini et le reste de ton team à autant de temps et d’attention pour toi, où est-ce qu’ils doivent consacrer une partie de leur travail au développement des nouvelles machines ?
FQ : « Diego (son chef ingénieur, ndr) et mon équipe technique ne développent pas le V4, donc ils ont tout le temps qu’il faut pour qu’on travaille ensemble. En revanche, pour les ingénieurs au Japon… Déjà qu’on a du mal avec un seul projet, alors en faire trois en même temps, on verra ce que ça donne. »
MM : Max Bartolini, le nouveau directeur technique Yam depuis 2024, a appliqué la méthode Ducati en raccourcissant les délais de production et de validation des nouvelles pièces, et en te faisant tester quantité de variations moteur et châssis. Est-ce que ça a porté ses fruits, où est ce que ça a induit de la confusion dans tes sensations et ton pilotage ?
FQ : « On a eu beaucoup de nouvelles évolutions mais c’était toujours des petits pas. Ca n’a pas amené de confusion, mais pas énormément de résultats non plus. Et dans ce qu’on recherchait le plus cette année (du grip et de la puissance, ndr), malheureursement, on n’a rien trouvé. »
MM : Le développement d’une toute nouvelle M1 dotée d’un V4, ça représente encore plus de boulot, car l’encombrement moteur supérieur oblige les techniciens à repenser toute la machine. Est ce que tu n’a pas peur de te transformer en pilote d’essai lors des week-ends de GP, même si c’est pour la bonne cause ?
FQ : « Non. Sincèrement, je l’ai dit, je ne serai pas pilote de test. Je veux une moto qui est prête. Peu importe si c’est la première année ou non. Je sais que ça va être très compliqué d’avoir une moto performante dès le début. Mais je n’ai plus envie de tester toutes les évolutions les unes après les autres. Je veux une moto performante et ne penser à rien d’autre que d’aller chercher les meilleurs résultats possibles. »

- Epaule par terre dans le gauche N°5 à Barcelone, circuit où il remporta sa première victoire en GP en 2018 (sur sa Moto2 du team Speed Up). Ce qui lui ouvrit les portes du MotoGP chez Yamaha Petronas l’année suivante.
MM : Si le V4 est bien né, l’histoire serait belle. Un peu à la manière d’un Christian Sarron, qui a passé toute sa carrière chez Yam, ta fidélité depuis 2019 serait récompensée. C’est quelque chose qui compte pour toi ?
FQ : « Oui, ça compte pour moi. C’est aussi pour ça que suis resté. Ils m’ont donné l’opportunité de monter en MotoGP, de remporter mon premier titre. Mon seul titre malheureusement ! Mais si les résultats ne sont pas là, ce sera le moment de changer de direction. »
MM : Donc si courant 2026, tu vois que la moto ne tient pas ses promesses, tu es prêt à changer de constructeur ? Après tout, tu n’auras que 28 ans en 2027, et quand on voit Johann Zarco qui gagne au Mans à 34 ans, tu as encore du temps devant toi.
FQ : « Bien sûr, bien sûr. Mais je pense que ce n’est pas vraiment l’âge qui compte, mais d’essayer de voir le potentiel de cette Yamaha l’année prochaine, et ensuite de prendre une décision. Et de partir si la performance n’est pas là. »

- Quand la moto manque de performance, les pilotes prennent tous les risques au départ. Ici en Hongrie ce n’est pas passé pour Fabio. Une erreur assez rare pour lui. Heureusement, pas de bobo, ni pour lui, ni pour Bestia.
MM : tu avais le choix aujourd’hui, qu’est ce que tu prendrais ? Une Ducati, une Aprilia, une KTM ?
FQ : (il sourit) « C’est dur à dire parce que chaque moto a son point positif. La KTM qui a un moteur super puissant, l’Aprilia qui a énormément de grip, et la Ducati qui est la moto la plus équilibrée. Mais je t’avoue que je ne me suis pas trop penché sur la question. »
MM : A part à Silverstone, où tu étais clairement le plus rapide en piste, tu as appris à te battre avec une moto inférieure. Question pilotage, qu’est ce que ça t’a appris ? Dans quel domaine as-tu progressé ?
FQ : « Dans la gestion du grip de notre moto. De faire fonctionner la moto le mieux possible sans activer les aides électroniques. »
MM : Marc Marquez a réussi à adapter son pilotage à la Desmosedici. Quand tu le vois en piste, qu’est ce qui t’impressionne chez lui ?
FQ : « La facilité avec laquelle il arrive enchainer les poles, les victoires au sprint et en GP. On voit qu’il ne tombe plus du tout comme avant. La facilité qu’il a de rouler à cette vitesse est impressionnante. »
MM : A l’écran, Acosta et Bezzecchi sont beaux à regarder. Techniquement, qu’est ce qu’ils font bien sur la moto selon toi ?
FQ : « C’est dur à dire, parce que je n’ai pas vraiment l’opportunité de détailler leur pilotage. Acosta est un pilote qui est très talentueux et qui travaille beaucoup. La KTM commence vraiment à l’aider. Même chose pour l’Aprilia. Je pense que c’est plutôt une question de confiance pour repousser leurs limites. C’est ce qu’ils sont en train de faire et ils le font très bien. »
MM : Tu as récemment passé un week-end dans le stand Ferrari en F1, et a apprécié leurs méthodes de travail. Qu’est ce qui peut être transféré au MotoGP ?
FQ : « Avec Ferrari, c’était ici à Barcelone. Et suite à ça, on a modifié nos réunions avec Yamaha, qui me donne plus d’infos concernant ce que je dois savoir sur les pneus. Les meetings sont beaucoup plus précis, et pour moi, c’est beaucoup plus intéressant. »
MM : Tu étais content que Yam donne une suite favorable à ta suggestion ?
FQ : « Exactement ! »

- Le Niçois est un patriote, comme en atteste le coloris de sa protection de maître-cylindre de frein avant.
MM : Tu te vois encore sur le paddock après avoir raccroché le cuir ? Dans un baquet de course auto ? Dans un rôle de manager, ou sur une plage ?
FQ : « Je me vois à Ibiza tout l’été ! (rires). Le jour où j’arrête d’être pilote MotoGP, j’aimerais rester pilote de développement (toujours en MotoGP), et pilote de voiture. J’adore les voitures, et je suis assez à l’aise en pilotage auto, donc ça me plait » (il a même un simulateur pour s’entrainer à la maison, ndr).

- Avec Johann Zarco, Fabio Quartararo est notre second mousquetaire en MotoGP. Profitons-en tant qu’ils sont là, car deux top pilotes français en catégorie reine, c’est rare.
MM : Merci de nous avoir accordé du temps Fabio
FQ : « Avec plaisir ! »
Article à venir dès demain : les premières impressions de Fabio Quartararo sur le nouveau moteur V4 Yamaha. A suivre !







