Paddock du circuit de Valence, jeudi précédent la course. Il y a déjà plus de monde que sur les autres GP européens, à l’exception du Mugello et de Misano. Car tout le monde veut être là pour la finale qui se joue à guichet fermé. En ce début d’après-midi, il règne une douceur inhabituelle sur le circuit, d’ordinaire battu par un vent glacial fin novembre.

On savoure donc ce calme plat et ces 17 degrés ambiants qui nous permettent de mener cette itv à l’extérieur de l’hospitality Yamaha. Massimo Meregalli est une vieille connaissance. La première fois que je l’ai rencontré, c’était en 2007. Il était déjà team manager, mais du team Yamaha Superbike avec Haga et Bayliss. Ancien pilote de Supersport et de Superbike lui-même, de 1991 à 2000, avec deux 5è places en WSSP en 97 et 98, et une victoire à San Marin, il connaît par coeur son sujet, et n’est jamais avare en infos.

Massimo Meregalli, dit « Maio » avec ses deux pilotes, Fabio Quartararo et Alex Rins. Trois bons mecs, pas maladroits au guidon :)

C’est donc chaque fois un plaisir de lui parler. « Plus jeune, quand j’étais pilote, je venais rouler à Valence en novembre et décembre » attaque Maio. « Le temps n’était pas mal. En janvier par contre, ce n’était pas bon du tout. En championnat du monde Supersport, on avait l’habitude de venir rouler ici jusqu’à mi-décembre. »

Moto Magazine : Bon, pour commencer, c’est sympa de te voir, comme toujours. J’ai fait une itv de Fabio à Catalunya, puis une autre plus longue de Paolo Pavesio, le nouveau boss de YMR lors du même week-end de course. Maintenant, je voudrais ton analyse de la saison de Fabio stp.

Massimo Meregalli : « Alors, bien sûr, on aurait voulu être plus devant. Mais en même temps, je peux te dire qu’on a amélioré la moto. Fabio a été en mesure de battre quelques records du tour. Il a signé cinq poles positions, Il n’a pas atteint le double de points de l’an passé, mais presque (201 contre 113, avec 22 GP au lieu de 20 il est vrai). Il est le seul pilote à avoir affiché une telle vitesse avec notre moto.

GP de Thaïlande. Fabio 10è sur la grille, 7è du sprint, 15è du GP.

En fin de compte, on connaît tous son talent. Il ne faut pas non plus qu’on a loupé la possibilité de remporter le GP de Silverstone à cause d’un petit joint (l’abaisseur d’assiette de la M1 s’est bloqué en position basse alors que Fabio avait course gagnée, ndr). Au Mans, on n’a pas vraiment pu profiter de notre vitesse (Fabio chute en slicks au raccordement alors qu’il se battait pour la tête avec Marc Marquez, ndr).

Avec 35 ou 40 points de plus en fin de saison (ce qui aurait placé Quartararo 7è final au lieu de 9è, ndr), peut-être que le goût de cette saison eut été différent. Mais selon moi, on ne peut pas avoir de regret ni être déçu. Parce qu’on s’est donnés à 100 %. OK, on peut toujours faire plus. Mais on a fait beaucoup. Surtout qu’en parallèle, nous avons développé une nouvelle moto ! »

GP d’Argentine. Fabio 7è sur la grille, 10è du sprint, 14è du GP.

MM : C’est sûr que vous aviez un emploi du temps intéressant ! Mais dans ce que tu peux me dire, de quelle manière avez-vous réussi à améliorer la M1 actuelle ?

Massimo M. : « Tu sais que notre moto semble toujours plus ou moins la même d’une année sur l’autre. Or la M1, en 2025, fut réellement différente. Au niveau du châssis, des dimensions générales, de l’aérodynamique. En 15 ans chez Yamaha, je n’avais jamais vu la M1 évoluer autant. »

GP des USA. Fabio 11è sur la grille, 6è du sprint, 10è du GP.

MM : C’est Max Bartolini, le nouveau directeur technique, qui est à l’origine de ces changements ?

Massimo M. : « Oui. Max (qui était auparavant le bras droit de Dall’ Igna chez Ducati, ndr) a apporté beaucoup de connaissances et d’expérience. Mais en en fin de compte, Yamaha a suivi les préconisations de Max (ce qui n’avait pas toujours été le cas auparavant, ndr).

GP du Qatar. Fabio 3è sur la grille, 5è du sprint, 7è du GP.

MM : Pour que nos lecteurs puissent bien comprendre, la M1 est devenue plus longue et basse, c’est bien ça ?

Massimo M. : « Disons qu’elle est plus grosse ! » (rires. Là, on rentre dans des données sensibles, ndr).

GP du Qatar. Fabio 1er sur la grille, chute au sprint, 2è du GP.

MM : Les rumeurs du paddock disent que vous étiez encore bien au dessus du poids limite (157 kilos sans essence, ndr). Est-ce exact ?

Massimo M. : « Disons que nous nous sommes rapprochés du poids limite, mais ensuite, nous avons développé de nouvelles choses sur la moto qui ont grevé son poids. Nous sommes effectivement quelques kilos au dessus, mais je ne pense pas que tous les autres constructeurs soient au poids limite avec leur moto. »

GP de France. Fabio 1er sur la grille, 4è du sprint, chute lors du GP.

MM : Tout à l’heure, j’ai demandé à Fabio si son pilotage s’était amélioré en cours de saison. Car ce n’est pas facile d’être tout le temps à 100 % sans être P1 et commettre peu d’erreurs. Il m’a répondu qu’il pensait que oui. De ton côté, quand tu le vois faire, dans quel domaine a-t-il progressé en 2025 ?

Massimo M. : « Déjà sur le plan de l’approche. Lui et son team préparent chaque GP d’une manière que nous n’avions jamais fait auparavant. A partir du milieu de la saison, on a commencé à avoir des réunions techniques avec Fabio. Un type de réunion qui n’existait que pour les ingénieurs du team jusqu’ici. Maintenant, on y incorpore les pilotes, et on les fait durant le week-end de course. Après ça, Fabio a une capacité d’adaptation hors-normes au type de pilotage que requiert sa machine. C’est incroyable. Je ne suis pas ingénieur, mais, j’ai pu entendre ce commentaire (de la part de l’équipe technique, ndr) tellement de fois ! »

Fabio lors du GP de France.

MM : C’est intéressant, parce que je parlais du pilotage de Fabio avec l’analyste acquisition de données 2D Peter Bom, et lui soulignait le fait que de 2019 à 2025, il n’a piloté qu’une Yam. Qui selon lui est une super Moto2, à savoir une machine qui ne te demande quasiment aucune adaptation en termes de pilotage. Du coup, il se demandait si Fabio serait aussi rapide sur machine différente. Ce que tu dis laisse à penser que oui.

Massimo M. : « Sans aucun doute. Cela fait partie de ses talents. En l’espace d’un tour ou deux, il est capable de s’adapter ! »

GP d’Angleterre. Fabio 1er sur la grille , 7è du sprint, chute lors du GP.

MM : Comme Casey Stoner, en quelque sorte.

Massimo M. : « Oui, c’est assez incroyable. A chaque fois que l’on monte de nouvelles pièces sur la M1. Sans même le savoir, il s’adapte. Que ce soit au niveau de la gestion de l’ouverture des gaz, du freinage. C’est incroyable. »

GP d’Aragon. Fabio 9è sur la grille , 11è du sprint, chute lors du GP.

MM : Ce qui prouve que son instinct est au top niveau. Intéressant. Fabio veut être le numéro 1, donc il se plaint pas mal auprès de la presse. Mais quelle est son attitude au sein du team ? Est-ce qu’il reste constructif malgré l’adversité ?

Massimo M. : « Comme tu peux l’imaginer, tous les pilotes veulent gagner, et quand ce n’est pas le cas, ils se plaignent. Mais les critiques formulées par Fabio sont souvent constructives. Des fois, elles sont difficiles à digérer au départ. Mais en fin de compte, nous sommes habitués à tout regarder de manière constructive. »

GP du Mugello. Fabio 4è sur la grille , 10è du sprint, 14è du GP.

MM : Si le point fort de Fabio est son adaptabilité, en matière de pilotage, où fait-il la différence ? Au freinage, en entrée de courbe, en vitesse de passage, en sortie de virage ?

Massimo M. : « Beaucoup de vitesse de passage. Très fort sur les gros freinages. Il commet peu d’erreurs (13 chutes en 2025, courses et essais compris, c’est moins de la moitié du recordman Zarco avec 28 chutes, ndr). Parce qu’en fin de compte, il est obligé d’attaquer en permanence à 100 %. Et la façon dont il est capable de maintenir ce rythme élevé de manière constante, ça aussi c’est une facette de son talent. Tous les champions du monde ont quelque chose que les autres n’ont pas. »

GP des Pays Bas. Fabio 1er sur la grille , chute au sprint, 10è du GP.

MM : Est-ce qu’il bosse beaucoup avec Julian Simon, le champion du monde 125 2009 désormais rider-coach du team Yamaha ?

Massimo M. : « Il y a un autre trait de caractères communs entre champions du monde (2021 en MotoGP pour Fabio ndr) : ils sont doués pour comprendre et exploiter les points positifs de chaque membre de leur entourage. Fabio absorbe les conseils des ingénieurs, de Julian Simon… Des fois, on se dit qu’ils ne sont pas normaux. Sans quoi, ils ne pourraient pas faire ce travail. Pour moi, c’est un autre aspect remarquable de Fabio.

GP d’Allemagne. Fabio 7ème sur la grille , 3è au sprint, 4è du GP.

MM : Les champions du monde MotoGP ont plus d’un tour dans leur sac !

Massimo M. : « Oui. Si tu lui dis : essaie de piloter de telle manière, car nous avons vu à l’acquisition de données que ça pourrait te procurer un avantage, il le fait immédiatement. C’est facile d’acquiécer à ce que disent les ingénieurs. C’est beaucoup plus dur à mettre en pratique. Mais il en est capable. »

GP de République tchèque. Fabio 7ème sur la grille , 3è au sprint, 4è du GP.

MM : Vous faites aussi de l’analyse vidéo comme la plupart des teams de MotoGP ?

Massimo M. : « Oui. Il est certain qu’il a confiance en les personnes qui l’entourent. Parce qu’ils fait ce qu’ils lui disent. Mais aussi parce ces personnes sont en mesure de lui montrer pourquoi ils lui demandent telle ou telle chose (la vidéo est un bon outil pour ça, ndr) »

GP d’Autriche. Fabio 16ème sur la grille, 11è au sprint, 15è du GP.

MM : Durant l’itv de Fabio lors du GP Moto en Catalogne, il m’a expliqué qu’il avait été l’invité de Ferrari lors du GP F1 de Catalogne, qu’il avait assisté aux réunions techniques avec les pilotes, et qu’il vous a demandé de faire pareil. C’est le cas ?

Massimo M. : « Oui absolument. »

GP de Hongrie. Fabio 6ème sur la grille, chute au sprint, 10è du GP.

MM : Quand tu dis que les pilotes MotoGP n’ont jamais été aussi bien préparés, c’est d’une manière technique ? Mentale ? Physique ?

Massimo M. : « Aujourd’hui, physiquement, ils sont tous prêts. Ce n’est pas comme par le passé. Ce sont tous d’authentiques athlètes désormais. Pour ce qui est du pilotage, on commence le week-end de course par l’analyse de ce qui s’est passé lors du GP précédent. Ce qui a fonctionné, ce qui n’a pas marché, pourquoi. Ensuite, en se basant sur les données de la course de l’an passé, ingénieurs et pilotes commencent à établir une stratégie sur le week-end qui s’annonce. On prépare tout cela à la maison (entre les deux GP), et lorsque les pilotes arrivent, on commence à leur donner certaines infos. »

GP de Catalogne. Fabio 2ème sur la grille, 2è au sprint, 5è du GP.

MM : De l’extérieur, on peut voir que tout est de plus en plus pro. Mais c’est intéressant d’avoir ce type d’info. Une dernière chose : espères tu que mardi (second essais officiels du V4 Yam après Misano), Fabio parviendra à garder un état d’esprit positif face aux dernières évolutions de la moto ?

Massimo M. : « La machine a été légèrement améliorée depuis les essais de Misano (nouveau châssis notamment, ndr). Pour nous, ce test sera très important parce que c’est le dernier avant l’hiver, et que toutes les informations que nous allons collecter mardi et mercredi vous nous servir (pour développer le proto V4 avec lequel Yam va courir en 2026 dans le team officiel et chez Pramac, ndr).

GP de San Marin. Fabio 3ème sur la grille, chute au sprint, 8è du GP.

Fabio sera mis au courant durant le week-end de course ce qu’il s’apprête à tester, ainsi que l’emploi du temps détaillé. Car il y a plusieurs pièces que nous devons confirmer, comme l’aéro. Parce que comme tu peux te l’imaginer, même si nous avons eu la possibilité d’effectuer quelques wildcards (avec Augusto Fernandez à Misano, puis Sepang et Valence, ndr), nous avons besoin de l’opinion des pilotes officiels.

Tests V4 post GP San Marin

Jusqu’ici, nous avons eu de la chance et n’avons rencontré aucun problème technique avec le proto V4. Y compris à Sepang, où nous voulions tester la moto dans des conditions extrêmes (55 degrés au sol pour le GP ! ndr). On a été capable de finir les courses sans ennuis, alors que la machine est au tout début de son stade de développement.

GP du Japon. Fabio 5ème sur la grille, 6è au sprint, 8è du GP.

On quitte un projet qu’on connaît par coeur (le premier titre mondial de la M1 quatre cylindres en ligne est l’oeuvre de Valentino Rossi en 2004, ndr) pour sauter dans l’inconnu. On n’a même pas encore figé la répartition des masses du V4. Ni l’importance de son transfert des masses (ce qu’on appelle le « ptich » au freinage et à l’accélération, ndr). Il y a énormément d’aspects où l’on avance encore à tatons. »

GP d’Indonésie. Fabio 8ème sur la grille, chute au sprint, 7è du GP.

MM : C’est un projet intéressant. Mais c’est normal que ça prenne du temps. Gigi Dall’ Igna a conçu un nouveau proto en 2014 chez Ducati, et ils ont été champions du monde en 2022 !

Massimo M. : « Notre projet est bien né. Parce qu’aujourd’hui, il y a déjà des points où le V4 supplante le quatre cylindres en ligne. Le simple fait que le V4 n’ait été qu’à une seconde du quatre cylindres en ligne lors de sa première sortie officielle à Misano était une bonne surprise pour nous. »


Epilogue :

Au terme du dernier GP qui s’est soldé par une chute sans gravité pour Fabio, les seconds essais officiels de la M1 V4 ont été une nouvelle fois couronnés de succès. Quartararo réalisant un chrono d’1.29.927 dès le premier jour, qui le plaçait à la 15è place de la hiérarchie sur un tour. Mais à seulement six dixièmes de seconde du meilleur chrono réalisé par Marco Bezzecchi sur son Aprilia. Et à une seconde de son propre chrono en Q2 trois jours plus tôt (1.28.978, qui l’a vu se qualifier 6è). Et ce alors que les ingés Yam n’avaient pas encore complètement lâché la bride au V4 pour éviter que ce dernier ne casse.

GP de Valence. Fabio 6ème sur la grille, 7è au sprint, chute lors du GP.

Trois des quatre Yam étaient dernières en vitesse de pointe lors des tests, Fabio 20è sur 23 pilotes avec 327,4 kmh, alors que Bezzecchi était 13 bornes plus vite (340,3 km/h !). Même si les progrès du V4 Yam sont confirmés lors des tests MotoGP de Sepang du 3 au 5 février 2026, ils ne seront peut-être pas suffisant pour que Fabio reste chez Yamaha en 2027. Car ce dernier exige une machine capable du top 5 sur chaque GP, ce qui semble mission impossible pour un projet aussi neuf en MotoGP.

Tests post GP Valence à bord du V4.

Quoi qu’il en soit, l’aventure Yamaha est belle. Espérons que leur V4 1000 les prépare au mieux à être compétitif lors de l’ère 850 qui débutera en 2027. Et que leurs efforts seront récompensés.

Publicité

Commentaire (0)