Hervé Poncharal  : « Maitre Baujard bonjour ! »

Thomas Baujard (Moto Magazine) : Salut Hervé ! Bon, ben je suis content de te voir, et en même temps, je suis un peu triste.

HP : « Valencia, 13 novembre 2025 ! » (il fait un clap avec ses mains)

TB : Alors, dans quel état d’esprit es-tu ?

HP : « Honnêtement, je ne vais pas non plus faire pleurer dans les chaumières. Evidemment que je suis dans un état d’esprit -et ça fait un petit moment que ça dure- où il y a beaucoup de choses qui se mélangent dans ma tête. Dans mon coeur, dans mes tripes. Tu ne peux pas avoir passé la quasi-totalité de ta vie à avoir fait quelque chose sans que, le jour où tu sais que ça s’arrête, tu sois remué. (soupir). Donc oui, je suis ému. Je dors pas bien, je ne me sens pas terrible. C’est le stress, je le sais. C’est un moment un peu compliqué. Je sais qu’à des moments, je vais pleurer, mais d’un autre côté, je m’y suis préparé.

Hervé Poncharal avec Sebastian Risse, l’ingénieur allemand responsable du développement technique chez KTM. Deux gars d’un abord simplissime eu égard à leur responsabilités.

Y a un moment donné dans la vie, tu sais que rien n’est éternel. Tout a une fin. Tout. Depuis un moment je réfléchissais : « un jour ou l’autre, faudra bien que j’arrête », puis je mettais ça de côté. Mais là il y a eu tout un tas d’événements qui se sont enchainés de manière assez brutale et inattendue. La première chose qui a été très choquante et qui m’a fait réaliser que la perennité de la boîte (Tech3, ndr) n’était pas acquise, c’est l’hiver dernier quand KTM a eu de gros soucis financiers.

A partir de ce moment, je me suis dit, « je suis sauvé » (rachat de KTM par Bajaj le 22 mai 2025, ndr), puis « je suis partiellement sauvé » (quand Bajaj a déclaré vouloir réduire de 50 % son investissement en course, ndr), puis après ça, il y a eu la prise de contrôle des Américains de Liberty Media en tant que promoteur et donc propriétaire du championnat (le 25 juin 2025, ndr). Il y eu a certitude que même si mon constructeur, KTM, allait continuer, il fallait que j’envisage un partenariat différent. Qui ne serait plus qu’un support technologique.

Lorsque Tech3 faisait une perf, comme ici Au Mugello, avec la 5e place en Q2 de Maverick Viñales, Hervé était le premier à s’enthousiasmer. Le moteur du team, c’était lui.

Au lieu des partenariats techniques et commerciaux qui nous lient aujourd’hui. On est Red Bull KTM, ce sont eux qui paient les pilotes. On a quand même une grosse partie du budget qui est prise en charge par le constructeur. C’est la même chose pour LCR avec Honda, pour Pramac avec Yamaha, etc. Donc mon constructeur ne sera plus en mesure de me donner ce support financier qu’il me donnait jusque là. Tout ça pour dire que je me posais beaucoup de questions sur la continuité du groupe Tech3 à partir de 2027 sur le plan financier. Et à ce moment là, la Commission Européenne a validé le rachat du MotoGP par Liberty. De manière quasi-instantanée, on a eu beaucoup d’investisseurs qui nous ont contacté.

Avec l’Autrichien Jens Hainbach, vice-président road racing management chez KTM. Tech3 faisait partie intégrale du développement du proto KTM de GP RC-16. C’est ce qui a séduit Hervé, et l’a poussé à passer chez eux en 2019.

J’ai beaucoup parlé avec Carmelo (Ezpeleta, le boss de Dorna, promoteur des GP, ndr). Il m’a dit : « tu fais comme tu veux, tu peux rester là aussi longtemps que tu veux, par contre, sache que moi je pourrais pas t’aider au niveau de ce qui va éventuellement te manquer. » Et que « c’était pas idiot d’imaginer ou d’ouvrir ton capital à des investisseurs, ou éventuellement de vendre. » Au début, j’étais pas du tout dans cet état d’esprit. Et puis petit à petit, les choses ont avancé, j’ai réfléchi. Je me suis dit, ouvrir mon capital ça ne m’intéresse pas. Parce que : ou tu contrôles ton truc, où tu fais ce que tu veux, des conneries, mais c’est tes conneries.

Si tu commences à laisser rentrer des partenaires, à un moment, on n’aura pas les mêmes idées. Donc l’option "ouvrir mon capital", rester majoritaire mais avec des investisseurs, ça ne marchera pas. J’y crois pas. Et voilà, pour faire court, j’ai vendu le team Tech3 (à Günther Steiner, ex team boss en F1 chez Haas, ndr). Le protocole qui gèle la vente a été signé, mais il se fera effectivement le 31 décembre. Ils (Dorna, ndr) ont voulu faire l’annonce à Barcelone, j’ai pas trop compris pourquoi, mais bon. Par contre, je leur ai dit que je voulais finir mon année sportive, fiscale et financière fin 2025. Ce deal est prévu dans le protocole. »

Un enthousiame inaltérable pour la compétition moto : voilà ce qui a marqué les 50 ans de carrière en GP d’Hervé Poncharal.

TB : Tu me disais que tu ne voyais pas trop l’intérêt d’être là durant l’année de transition en 2026.

HP : « Après, évidemment, le contrat actuel (entre Dorna et Tech3) court de 2022 à 2026, donc l’idée, ça aurait pu éventuellement qu’en 26, on soit un peu en doubles commandes avec Günther Steiner et le nouveau team manager Richard Coleman pour réfléchir à préparer 2027/2031. La décision n’est pas encore prise, mais à 99 %, je dirais que ça ne se fera pas. Parce qu’encore une fois, on revient sur la problématique des deux coqs dans le même poulailler. Les gens vont venir me voir, je vais donner mon opinion, et ça va créer des problématiques d’égo égratigné. Je ne vois pas ce que je peux faire. Donc pour moi, Valence est ma dernière course.

Par contre, je serai toujours à Bormes les Mimosas, comme le team. Ce sera toujours Red Bull/KTM. 100 % de l’équipe reste. Donc évidemment que je serai là. Plutôt que d’avoir un rôle qui sera pas un vrai rôle, qui peut plus ammener des frictions plus qu’autre chose, je suis dehors sur la gestion de la boîte, et de la réflexion de la préparation de son futur. Par contre, si le team a besoin de m’appeler ou de me voir, pas de problème. Je suis fier qu’ils gardent le nom Tech3 et 100 % du staff, ainsi que la localisation à Bormes. Dans l’esprit de beaucoup de gens, s’ils ne regardent pas le Kbis, il n’y aura pas grand-chose qui changera, si ce n’est que moi, je ne serai plus là. »

TB : T’as commencé quand les GP avec Tech3 ?

HP : « Tech3 a été fondé en 1989. Par contre, avant, j’ai fait le même job pendant une dizaine d’années pour Honda France avant. On était Rothmans Honda, on a eu Dominique Sarron. Moi, j’ai vraiment commencé à 100 % à partir de 1983. »

Ici sur la Fan Zone du GP de France au Mans, Hervé et sa bonne humeur communicative. Le public ne s’y trompe pas et apprécie.

TB : Avec le recul, si tu devais refaire quelque chose différemment, ce serait quoi ?

HP : « Un regret ? Si on avait les choses différemment, on n’en sera pas arrivé là aujourd’hui. Mais c’est pas prétentieux. Ne pas avoir de regret, ça ne veut pas dire que tu as tout fait bien. Donc je n’ai pas de regret. Parce que j’ai toujours aimé être un peu libre, rockn’roll (Hervé ne perd pas de temps sur la route), quitte à effrayer ses pilote comme Shinya Nakano : « Too fast mister Poncharal ! ».

On a commencé Honda, on a switché chez Suzuki, on a refait un retour chez Honda, on est reparti chez Yam où l’on a fait 20 ans consécutifs (1998/2018). Ca tournait tout seul chez Yam, et un jour j’ai eu envie de quelque chose de nouveau et de différent. Du coup, je suis parti chez KTM. Y a plein de gens qui m’ont dit « c’est une connerie, pourquoi t’as quitté Honda pour Yamaha, Yamaha pour KTM. Bon, bref... » Mais moi c’est ce que j’aime aussi. C’est le challenge, c’est partir un peu dans l’inconnu, re-défricher certains trucs… J’aime pas le ronron. »

Fan Zone toujours. Une autre facette de la personnalité d’Hervé Poncharal, c’est son sens du contact et de la communication. Que ce soit en radio ou à la télé, l’homme est à l’aise et jamais avare d’informations.

TB : Ton plus fort souvenir ?

HP : « J’en ai plein ! En 86, on a gagné notre première course avec Dominique Sarron en 250 à Silverstone. Une première victoire en GP, c’est magique. Après, on a à nouveau gagné avec lui en 87 et 88. Quand tu te rappelles qu’au début, t’es derrière les grillages et que tu rêves en voyant les pilotes et les mécanos. C’était un monde quasi-inaccessible quand j’étais adolescent. Après, y a eu plein d’autres choses, mais je vais en dire quatre. Le second moment, c’est évidemment la saison 2000 qui a été incroyable, et qui s’est terminée avec le titre d’Olivier Jacque. On a fait un et deux en pilotes, on a gagné le championnat des équipes, et celui des constructeurs. »

TB : Je revois l’image de l’arrivée à Phillip Island, où tu ne voulais pas voir qui avait gagné !

HP : « Gagner des courses c’est fabuleux, mais quand tu gagnes un championnat, c’est que tu as tout mis bout à bout sur toute la saison. À l’époque en deux et demie, c’était chaud, c’était ouvert et c’était fabuleux. Olivier champion du monde, Shinya vice-champion du monde, c’était top. Et c’est ce qui nous a permis de monter en 500. Après, le prochain moment très très fort, c’est quand le Moto2 a remplacé la 250, et on a dit, on va le faire. Et on l’a vraiment fait avec notre bite et notre couteau. Et Guy (Coulon), qui était chef mécanicien en MotoGP, était aussi project leader et constructeur de la Mistral !

Fan Zone encore. En dirigeant efficace, Hervé était systématiquement joignable sur son portable. Quitte à rappeler son interlocuteur 30 minutes après parce qu’il était au milieu d’une négo. Mais il prenait toujours le temps. Rare et pro.

C’était un projet incroyable, qu’on a vraiment fait avec des bouts de ficelle. Et quand on a gagné à Barcelone avec Takahashi en 2019. Que tu vois ta moto, que tu vois comment tu l’as fait. C’est quand même une épreuve de championnat du monde. Et que t’as gagné, avec ta moto que t’as fait dans ton garage, c’est fabuleux ! Et le quatrième moment fort, bien entendu, c’est quand on a gagné nos deux courses MotoGP avec Miguel Oliveira.

L’Autriche, c’était somptueux, parce qu’il y a eu cette bagarre à trois avec Pol Espargaro et Jack Miller. Miguel a été hyper-malin dans le dernier virage. Et là c’était Woaw ! Parce qu’on s’y attendait pas vraiment vu que les trois étaient chauds. Mais la victoire la plus forte sur les deux, c’est le Portugal. Premier GP à Portimao avec un pilote portugais. On a fait le meilleur temps de toutes les séances, puis en tête de l’extinction des feux au drapeau à damiers. Record du tour en course. Une course parfaite.

Le plus vieux compagnon de route d’Hervé Poncharal chez Tech3, c’est lui, Guy Coulon. Remarquable technicien avec qui il a fondé le team Tech3 en 1989 avec l’ingénieur Bernard Martignac (le troisième larron du trio Tech3).

En plus, c’était la dernière course de Guy Coulon en tant que chef mécano MotoGP, c’est pour ça que je l’ai envoyé sur le podium. Gagner une course MotoGP, à l’époque, pour une équipe indépendante, c’était pas facile. Deux ans avant on était chez Yam, et quand on est arrivé chez KTM, on a entendu « vous êtes fous, ils ne sont pas prêts, vous allez au casse-pipe. » Résultat, on a gagné deux courses. Alors qu’avec Yam, on n’a jamais gagné en MotoGP. Le mieux qu’on ait fait, c’était second. Voilà, ce sont mes quatre moments forts. »

TB : Quel age as-tu aujourd’hui ?

HP : « 68 ans. Je vais sur mes 69. »

TB : La suite c’est quoi pour toi ? Du vélo, peinard ?

HP : « Je t’ai dit que je ne voulais pas faire le consultant, et honnêtement, la course moto et le MotoGP, ça a été quasiment 50 ans de ma vie. Je suis en train de refermer ce chapitre, et je n’ai pas du tout envie de repartir dans un truc lié à la course moto. Parce que je vais pas dire que j’ai tout fait et j’ai tout vu. Mais on est partis, on était rien. On est arrivés là où on est. Je ne dis pas qu’on est arrivés très haut. Mais pour moi, mon aventure dans la course moto est finie. Je prendrai toujours du plaisir à suivre les motos. Je prendrai toujours du plaisir à venir quelque fois dans la saison. Parce que c’est ma vie, c’est mon milieu, c’est mes amis.

J’aime toujours autant la course, mais professionnellement, non. Du coup, je ne sais pas. Honnêtement, il y a une phrase que j’adore, que chantait Julien Clerc je crois, et qui dit : « je veux être utile à vivre et à rêver. » Ca veut tout dire et rien dire. Mais si je fais des trucs, je veux que ça ait du sens pour moi, et que ça me fasse rêver, que ça me fasse envie. Mais je sais pas. J’ai pas d’idée. Mais je ne veux pas que ça me prenne beaucoup de temps. Peut-être que je ne ferai pas grand-chose. Et que je profiterai de ce que la vie me donnera encore comme années à vivre.

Attachée de presse du team Tech3 depuis 10 ans, Mathilde Poncharal, fille de son père : « je suis venue pour la première fois sur un paddock de GP quand j’avais huit ou neuf ans, et j’ai tout de suite voulu y travailler. » Les chats ne font pas des chiens…

Faire du vélo dans la colline, aller nager. Et surtout, rompre par rapport à ce qui est « hectic » (frénétique), qui m’as mis sous pression et qui m’a fatigué le coeur et tout. Le stress que j’ai eu, ça m’a usé, franchement. Maintenant j’ai envie de me poser, d’essayer d’être moins stressé, d’être plus zen, et de jouir de tout un tas de petits plaisirs simples auxquels je n’ai pas eu l’occasion de goûter.

Regarder les saisons passer. Parce que nous on était surtout chez nous en hiver. Mais l’hiver tu ne profites pas trop, parce que tu prépares la saison, donc t’as pas trop de temps. Profiter du printemps, de l’été, de l’automne, de l’hiver. Avoir une vie plus calme. J’aime être un transmetteur. Je sais pas. Il y a plein de choses qui m’intéressent. Mais je ne veux pas retomber dans un truc, quel qu’il soit, qui me rebouffe la vie comme ça. »

Le Team Tech3 MotoGP, ici au Qatar en 2025, c’est 29 personnes, auxquelles il faut ajouter la dizaine de membres du team Moto3. Ca fait un peu de monde à loger, à transporter et à nourrir sur 22 GP !

TB : Eh ben c’est la meilleure façon de passer le témoin.

HP : « Je suis pas du tout dans l’angoisse de la feuille blanche ou de me dire : putain qu’est ce que va être ma vie ? Je connais plein de gens qui ont eu des vies très actives. Du jour au lendemain, ils arrêtent et ils n’ont plus de vie. Moi je veux vivre « slow life », cool. Même s’il y a des journées où je n’ai pas fait grand-chose, je m’en fous. Je me lève le matin, je bouquine un peu. C’est un peu cliché, mais t’écoutes les oiseaux chanter, tu vas boire un café avec tes potes, tu vas manger une petite salade plus tard, tu fais un tour de vélo. Voilà. La vraie vie !

Salut l’artiste !

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Hervé Poncharal, je l’ai rencontré pour la première fois quand j’étais jeune journaliste moto en 1997, lors d’un gros comparo 50/125 où son pote Bruno Gillet avait convoqué tout le team Tech3. On testait ces pétaros sur les routes désertes de Provence en plein hiver, ainsi que sur un circuit de karting. Ce qui m’a frappé chez Hervé, c’est son accessibilité et son dynamisme. Il avait beau être le boss d’Olivier Jacque en GP 250, il ne prenait personne de haut, et je trouvais ça d’enfer.

On a ensuite pris l’habitude de passer l’hiver à Bormes dès que l’occasion se présentait lors des comparos, et lorsque j’ai commencé à bosser sur les GP en 2009, j’allais le voir dans son bureau quasiment à chaque Grand Prix pour causer. En tant que patron de team et de président de l’Irta (l’association des teams de GP), il était au courant de tout, et me permettait de mieux comprendre l’envers du décor. Depuis ce dernier tour de folie entre OJ et Shinya à Phillip Island en 2000, jusqu’à la presque victoire d’OJ en 500 au Sachsenring en 2002.

Les victoires loupées d’un cheveu par Zarco au Qatar (chute en tête) et en Argentine 2017 (second à 0,3 s). Puis à Valence (second à 0,2 s) en 2018. Et finalement les triomphes du team au Red Bull Ring et à Portimao en 2020, Tech3 a toujours été cette présence française au plus haut niveau. Et le team était personnifié par son boss emblématique, Hervé Poncharal.

Aussi, lorsque j’ai appris son départ au GP de Catalogne 2025, j’ai eu un peu de mal à lui poser une question en conférence de presse, parce que j’étais tout ému. Hervé faisait tout simplement partie des meubles, et comme Mike Trimby (le regretté secrétaire général de l’Irta), on ne le voyait quitter le paddock que les pieds devant. J’exagère, mais à peine.

Donc maintenant que c’est confirmé, je tenais à le remercier pour sa disponibilité permanente durant ces presque trente ans de route commune. Ce fut précieux. Bravo Hervé, et profite bien de ta retraite. Elle est méritée.

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