Altitude, glisse, à-pics vertigineux… la « course vers les nuages », créée en 1916, est bien unique au monde et à l’image de son pays d’accueil : grandiose. Notre pilote-reporter « tous risques » l’a testée pour vous au guidon d’une moto de cross, Yamaha YZ 426 F. Attachez vos ceintures !
Pike’s Peak, Colorado, 4 h du matin. Il a plu toute la nuit sur Colorado Springs. À plus de 3000 m d’altitude, le gros pick-up V8 qui m’emmène en reconnaissance taille sa route dans le brouillard. L’horreur !
Et je me demande si je ne suis pas stupide d’avoir dépensé autant d’énergie pour venir d’aussi loin disputer une épreuve qui ne comporte en tout et pour tout qu’une séance d’essai sur chaque moitié du parcours et une unique montée en course.
Le départ de la première séance d’essai sur la moitié haute du parcours se situe à Cove Creek.
Perché à 3.500 m d’altitude, ce point marque la fin de la forêt et le début d’un univers exclusivement minéral à la fois impressionnant et grandiose avec des roches dont les couleurs explosent sous les premiers rayons du soleil. Le moral remonte en flèche.
Seul hic : il a neigé et dix centimètres de poudreuse recouvrent le sommet.
La route est verglacée sur 10 km et il va falloir attendre au moins une heure que le soleil fasse son travail.
Si le Pike’s Peak, découvert pour la première fois en 1806, est si célèbre, ce n’est pas tant par sa hauteur exceptionnelle – 14 autres pics dépassent les 14.000 pieds dans les Rocheuses – mais parce que son sommet déboisé, visible à plus de 100 km, se distingue parfaitement des montagnes environnantes.
Ainsi a-t-il servi de point de repère à tous les pionniers en route pour le Far West. Colorado Springs s’est donc retrouvé ville étape. D’où une histoire riche en rodéos, conflits avec les Indiens et ruée vers l’or.
En 1916, Spencer Penrose parachève la construction de « la plus merveilleuse route construite au XXe siècle » ! Il installe un péage et crée une course pour à la fois mettre à l’épreuve et récompenser la meilleure voiture du monde sur ce tracé totalement exceptionnel pour l’époque.
Une région riche en émotion
Il n’y a pas que la course du Pike’s Peak dans le Colorado. Elle vaudrait bien le détour à elle seule mais ça fait un peu cher le déplacement ! En dehors de la route vers le sommet, elle-même à faire au moins une fois, on trouve plusieurs points d’intérêt à quelques minutes à peine du centre ville : Seven Falls, une série de cascades étonnantes, la Cave of the Winds, un réseau de galeries souterraines où le vent joue une étrange musique entre les stalactites, un zoo et plusieurs musées sur les Indiens, le rodéo et l’histoire du Colorado.
À visiter tout particulièrement, le Garden of the God (“le jardin des dieux”), un parc naturel gratuit dont les roches se dressent vers le ciel de façon vraiment incroyable. Plus loin, à environ 120 km, le Royal Gorge Bridge, qui surplombe la rivière Arkansas, est le plus haut pont suspendu du monde.
On peut contempler les 300 m de vide au travers de ses planches disjointes et par jour de grand vent on le sent nettement bouger !
Clous de la visite : un ChuckWagon dinner au Flying W Ranch, où l’on nourrit (à la louche et mal) 800 personnes en 20 minutes dans une ambiance pur Far West et, bien sûr, la rivière Colorado elle-même, à découvrir à pied, à cheval, en raft, en montgolfière, en voiture ou en hélicoptère selon ses moyens. Une expérience à couper le souffle !
Scéance d’essai à 0°
Le départ est enfin donné, tard dans la matinée. Il fait tout juste 0°C, les doigts sont raidis par le froid et l’air à l’oxygène raréfié brûle les poumons. Pour un premier contact, c’est parfait… Tant pis !
C’est parti pour un festival de glisse, de contre-braquages et de dérobades du train AV à quelques centimètres du vide. Malgré une carburation imparfaite, je ne m’en sors pas trop mal sur ce terrain gras, la glisse est facile à maîtriser avec mon 4-temps et, surprise, je double plusieurs pilotes expérimentés.
Progressivement, on peut monter à chaque fois un peu plus haut mais au final, il me manquera encore 5‑km avant d’atteindre le sommet que je ne découvrirai que le jour de la course !
À la montée, rester concentré pour trouver ses repères, ne pas confondre deux virages et ne pas penser au vide. À la descente, entre chaque séance, cette sensation de vide se fait en revanche plus présente, plus oppressante.
Je repère ainsi deux virages où il faudra se montrer particulièrement prudent, quitte à perdre un peu de temps, un excès d’optimisme se traduisant par une chute de plusieurs dizaines de mètres pour atterrir sur un chaos de rochers peu accueillant.
140 km/h entres les sapins
Le lendemain matin, la seconde séance d’essai (sur la moitié basse du parcourt entre 2.800 et 3.500 m) se déroule sans difficulté climatique particulière. La piste serpente au milieu des sapins qui masquent le bleu infini du vide… mais n’offrent pas beaucoup plus de sécurité en cas de chute !
Heureusement, la voie est très large et les vitesses ne sont jamais très élevées : 140 km/h maxi en ligne droite et bien moins dans les virages.
Ma plus grosse surprise est de constater que la route est asphaltée sur le premier kilomètre puis plus loin sur 3 kilomètres à mi-parcours.
Avec des suspensions souples et les pneus basse pression, inutile de dire que la moto n’est pas à la fête sur ces portions.
A d’autres endroits, la terre est nettement plus sèche qu’en haut et je me sens déjà moins à l’aise. Le grip est plus agressif et les dérobades plus violentes exigent une expérience que je n’ai pas.
La puissance du Yamaha 426 cm3 4-temps est rapidement dépassée par celle des 500 cm3 2-temps qui bénéficient d’une meilleure motricité d’autant que la carburation me joue toujours des tours.
Je finis dernier de ma série qualificative et la carburation n’explique pas tout. J’espère que la course se déroulera sur le mouillé‑ !
Virage raté et grosse chaleur !
Samedi, jour de la course. Le soleil tape l’enfer et la terre est desséchée.
Nous sommes cinq de front sur la ligne de départ. Chacun n’a qu’une idée en tête : arriver le premier du groupe, 156 virages, 20 km plus loin et 1.440 m plus haut. En ce qui me concerne, si j’arrive entier, je serai déjà un homme heureux.
Je ne connais pas la moto (on a changé de machine dans la nuit, faute d’avoir résolu le problème de carburation sur l’autre et les suspensions sont différemment réglées), je n’ai jamais roulé sur les 5 derniers kilomètres et cette terre sèche presque blanche, dure comme du béton et pleine de gravillons, n’est pas ma spécialité.
Je pars prudemment, la transition entre bitume et terre se passe bien et effectivement le grip est étonnant, pas loin de l’asphalte.
Je hausse le ton progressivement et soudain, en plein milieu de la trajectoire dans un virage rapide, je roule sur un « patch » de gravillons : dérobade de l’avant, puis de l’arrière, sortie de la trajectoire en butée de contre-braquage sur un lit de gravillons…
Le regard rivé loin devant sur la trajectoire (ne pas regarder les arbres, ne pas couper brutalement), je finis par sortir du virage au ras du talus. Calmé pour le reste de la montée, j’enchaîne sur un rythme beaucoup plus raisonnable, ne m’accordant que quelques dérives à l’accélérateur mais en sortie de courbe seulement.
En dérive à l’aveugle
Ce qui ne m’empêchera pas de profiter à plein du point d’orgue du parcours : le Devil’s Playground (en français, « le terrain de jeu du diable ») ainsi nommé car, par gros orage, les éclairs s’y répercutent de rocher en rocher, laissant manifestement un souvenir impérissable à tous ceux qui ont vécu l’expérience.
Situé à l’arrivée sur le plateau final, 4.000 m avant la dernière montée vers le sommet, c’est aussi, côté piste, un très long gauche aveugle en pente douce très large qu’on prend tout en dérive à l’accélération sans aucun repère visuel entre la route, le ciel bleu et les sommets enneigés à l’horizon.
Ensuite, c’est une partie assez roulante qui met en évidence la baisse de puissance moteur due à l’altitude. On ressent également le froid au travers des gants et de la combinaison.
C’est à la fois un soulagement, une joie et un regret d’apercevoir Art, le flag man, un gars très sympa qui agite son drapeau à damier depuis 35 ans !
Soulagé d’avoir réussi à atteindre le sommet intact, heureux d’avoir pris autant de plaisir à rouler dans une ambiance aussi extrême, mais déçu que cela soit déjà fini. Une seule montée, ça a vraiment un goût de trop peu. Surtout à 10.000 km de chez soi !
C’était intense mais si court ! Je ne sais pas quand – il y a tellement de choses à découvrir sur le globe – mais je m’entraînerai sérieusement au pilotage sur terre et je reviendrai un jour à Pike’s Peak courir vers les nuages.
Cyril Guillemin - 11/03/2008
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