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Reportage

Les motos taxi en Thaïlande


 À côté de Bangkok, Paris ressemble à une paisible cité de province.
 Cette capitale asiatique compose tant bien que mal avec son ahurissante croissance économique et ses rues sclérosées par les voitures. Dans cet enfer mécanique, 200.000 motos taxi parcourent la ville nuit et jour.
 Rémunération motivante, risques élevés.


Les motos taxi en Thaïlande


 Difficile d’avoir un avis tranché sur Bangkok. La capitale thaïlandaise suscite des sentiments antinomiques.
 En déambulant dans la mégalopole aux 10 millions d’habitants, l’aversion emboîte le pas à la fascination, la fascination à l’aversion.

 Un peu comme cette moto qui vous ruine le moral en vous brisant dos et reins un jour d’hiver pluvieux ou vous transporte de joie au printemps sur les virolos d’une route Napoléon.
 Dans cette ville hyperactive, même les contrastes se succèdent à une vitesse effrénée.

 Sérénité bouddhiste et frénésie urbaine cohabitent en toute simplicité. Les jardins des temples offrent un calme absolu à quelques pas d’artères à huit voies saturées.

 À Siam Center, un Kentucky Fried Chicken jouxte une maison aux esprits. Des danseuses sacrées y tendent l’oreille pour suivre le rythme d’une musique couverte par la circulation d’un des carrefours les plus dantesques de la ville.

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 Guillaume Dayan – Photos Alain Soldeville
 Remerciements à la Thaï Airways (01.44.20.70.80.)

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300.000 km en 110 cm3


 

 Yong Yut a embrassé la carrière de moto-saï sans passion. La crise de 1997 l’a incité à opter pour ce job alors qu’il quittait tout juste l’école. En sept ans, il a parcouru quelque 300 ?000 km dans Bangkok. Toujours au guidon de Honda. « Elles sont increvables et on trouve des pièces partout. En cas de gros pépin mécanique, un bloc moteur complet coûte 3.000 bahts (60 €). » À force de sillonner la ville en tous sens, il a fini par envisager la moto comme un objet de passion et non plus seulement comme un outil de travail. Au point de rêver de s’offrir une Harley. « Avec ça, c’est sûr tu ne passes plus inaperçu », claironne-t-il d’avance, confirmant l’importance du paraître dans ce pays où, à l’instar du nôtre, beaucoup se ruinent pour pavoiser au volant de rutilants 4x4 Mercedes ou BMW.
 Sa plus grosse satisfaction est son salaire, « trois fois supérieur à ce que je pourrais espérer dans un bureau. Ça a même fini par calmer les angoisses d’Aree, ma femme, qui a cessé de penser aux risques du métier. »
 Les risques ? Lui aussi y pense de temps à autre. De là à se traumatiser, il y a un gouffre. Ses craintes se concentrent plutôt sur les clients indélicats qui sautent en route pour ne pas payer la course ou sur la police qui distribue à tour de bras des amendes à 500 bahts pour non-port du casque. « Avant, ça se négociait de la main à la main. Mais depuis quelque temps, ils sont devenus âpres au gain. »
 Obligatoire depuis 1982, le port du casque retient réellement l’attention des autorités depuis 2 ans. Il a permis de faire passer de 41 à 20 % les traumatismes crâniens chez les accidentés.
 « Ce n’est pas ça qui va rassurer mes parents. Pour eux, la moto reste un engin de mort. »

 

Dans cette ville à la circulation cauchemardesque, le temps perdu dans les bouchons va jusqu’à nuire à l’économie du pays
 

 Le démarrage au feu vert offre l’unique opportunité de passer la deuxième vitesse. Les grappes de motos s’extirpent rapidement du trafic pour rejoindre, non moins rapidement, le bouchon suivant.

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Reportage - Délire - Pollution - Voyage


 Des jeunes filles viennent y déposer un collier de jasmin ou allumer un bâton d’encens, tandis que quinze mètres au-dessus de leurs têtes, le skytrain, métro aérien clinquant de modernité avec sa sonorisation signée Bose, ses plasmas géants et sa réfrigérante climatisation, rajoute une note supplémentaire au brouhaha mécanique.

CAUCHEMAR D’URBANISTE
 Bangkok est victime de sa croissance. Si l’on excepte la dure crise économique de 1997-98, dont la ville porte les stigmates en forme de condominiums et routes inachevées, le pays enregistre une croissance annuelle d’environ 8%.
 Ce dynamisme économique a incité de nombreux Thaïlandais à rejoindre une capitale qui a dû repousser ses murs et se verticaliser pour les accueillir. Et malgré ses quelque 1.600 km2, soit 15 fois Paris ou 6,5 fois Marseille, la ville reste engagée dans une quête perpétuelle de nouveaux espaces.
 En 5 petites années sa population est passée de 6 à 10 millions.

 L’antique image de la Venise de l’Orient, héritée de ses nombreux canaux (Klong), a succombé à cette fièvre d’urbanisation aussi intense que non concertée. Les habitants de Bangkok ont beau appeler leur ville Cité des anges (Krungthep), on a peine à croire qu’un seul ange parvienne à survivre dans le ciel le plus pollué de la planète.
 L’une des conséquences du rapide enrichissement du pays est l’explosion des moyens de transport personnels et du taux de CO2.

 Lors de son dernier recensement, en 99, le NSO (National Statistics Office) comptabilisait 1,6 million de voitures et autant de motos. Aujourd’hui, il y aurait environ 5 millions de véhicules dans une ville dont les routes traînent à s’adapter. Elles ne représentent que 9 % de l’espace urbain (contre 20% dans une capitale européenne). Résultat : des embouteillages qui font ressembler le périphérique parisien à une départementale.
 Les encombrements sont tels qu’envisager deux rendez-vous dans une même journée ne saurait être que le fait d’un Farang (« étranger »). Dès 8 heures du matin, la vitesse moyenne plafonne à 5 km/h. Les Bangkokiens consacrent environ 4 heures par jour aux trajets domicile-travail. De quoi s’arracher les cheveux.

MOTO SAÏ
 Dans ce contexte d’extrême engorgement, le deux-roues a évidemment une carte à jouer. L’emploi du temps surchargé des 200.000 motos taxi de la ville en atteste. Aux heures de pointe, les bornes accueillent des files d’attente disciplinées de plusieurs dizaines de mètres.
 On y croise des hommes d’affaires tirés à quatre épingles, des ménagères chargées de provisions ou de jeunes étudiantes, contraintes par l’étroitesse de leur jupe, à monter en amazone, mobile dans une main, pochette de cours dans l’autre.

 Les moto-saï sont aussi sollicités pour du ramassage scolaire. Les petits 110 cm3 japonais transportent alors trois personnes : le pilote et deux jeunes enfants impeccables dans leur uniforme marine.
 La crainte de l’accident n’habite aucun client. Les Thaïs utilisent sans aucune appréhension ce moyen de transport diabolisé par les guides touristiques. Certes, la Thaïlande déplore 6.000 à 8.000 décès annuels en deux-roues.
 Mais pour qui souhaite réellement se déplacer, la moto demeure le moyen de transport le plus efficace.
 Comme de surcroît le tarif d’une course, forfaitaire et non pas déterminé par un compteur, reste abordable (30 centimes d’euro pour 2 km, soit 2 à 3 fois moins cher que le métro), le chômage technique ne menace pas les pilotes.

 Ceux-ci, reconnaissables au gilet orange fluo que leur fournit le ministère des Transports et au masque chirurgical blanc destiné à préserver leurs bronches des émissions polluantes, gagnent très confortablement leur vie. Ils travaillent en moyenne 10 heures par jour et 6 jours sur 7 mais empochent environ 200 € par mois, soit plus de 2 Smic locaux. Une aubaine pour une population dont la seule formation réside le plus souvent en une unique journée d’apprentissage de la conduite moto, obligatoire depuis 2003.

 À ce niveau de rémunération, l’investissement dans son outil de travail est vite amorti. Aux 500 bahts (10 €) de l’assurance et de la vignette, il faut ajouter le prix de deux casques. Compter 1.000 à 4.000 bahts (20 à 80 €), selon qu’il s’agit d’un modèle chinois ou japonais, d’une première ou seconde main.
 Enfin, un 110 cm3 neuf, le plus souvent une Honda dont la réputation de fiabilité fait l’unanimité, coûte 40.000 bahts (800 €).
 Pas question, pour exercer ce métier, de se payer une machine de plus forte cylindrée, même si la loi ne fixe aucune restriction dans ce domaine.

  « ON ROULE TOUS EN TONG »
 Touan, moto taxi trentenaire, quitte sa partie de dominos pour expliquer le succès de ces machines. La sienne, une Honda Sonic 110, est customisée par des colliers de jasmin accrochés aux tés de fourche supérieurs.

 « La majorité des 110 sont à boîte rotative », expose doctement le bonhomme. « Comme on roule tous en tong, pas question d’avoir une moto qui te ruinerait le pied gauche à chaque passage de vitesse. Et puis on est payé pour aller vite. Un gros cube est bien trop lourd et encombrant pour se faufiler. En plus, la chaleur dégagée par le moteur serait insupportable dans cette ville où il ne fait jamais moins de 30°C. Enfin, je ne te parle pas de l’état de mes fesses après 10 heures passées sur une selle non rembourrée. »
 Comme pour illustrer son propos, un motard en 1200 Sportster effectuera dix fois d’affilée le tour du vaste parking de Pratunam Market.

 L’homme semble aux anges sur cet itinéraire qui offre au moins l’avantage de permettre le passage de la troisième. À se demander si sa machine a jamais posé ses pneus sur une vraie portion de route…

 CRISE
 Indépendants, très bien payés… les motos taxi sont les seuls à ne pas se plaindre des embouteillages de Bangkok. À tel point que certains, comme Yong Yut, y voient un « mythe pour touristes » (sic !).
 Thaksin Shinawatra, le très populaire premier ministre thaïlandais, envisage le problème sous un autre angle. Ces encombrements représentent une entrave au développement économique du pays.
 Comme l’a pointé du doigt le chercheur américain Walter Hook, de l’Institute for Transportation and Development Policy : « ?À Bangkok, on estime à 511 millions de dollars par an le carburant gaspillé dans les embouteillages. Chaque habitant perd 44 jours ouvrables à cause des bouchons. Au total, la croissance du PNB s’en trouve réduite de 10 % par an. »

 Le Premier ministre a décidé de prendre le taureau par les cornes. Le gouvernement va consacrer 800 millions de bahts (16 millions d’euros) sur les 5 prochaines années aux seuls problèmes de trafic.
 Le projet prévoit notamment la création de Nakhon Nayok, nouveau centre urbain en périphérie de Bangkok.
 Le dynamisme de celui que la presse qualifie de « Berlusconi de l’Asie » porte déjà ses fruits. Le 3 juillet dernier fut inaugurée la première ligne de métro souterrain de Bangkok.
 Une gageure pour une ville dont les sous-sols gorgés d’eau provoquent chaque année un enfoncement sur plusieurs centimètres.

 À la fin de la décennie, le réseau devrait parcourir 111 km et inciter de nombreux habitants à abandonner leur voiture. Les motos taxi s’attendent déjà à voir une partie de leur revenu filer sous terre.

Guillaume Dayan - 09/05/2008

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