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Interview du délégué Sécurité routière, 3e partie

Le délégué interministériel à la Sécurité Routière, Emmanuel Barbe, nous a accordé un long entretien, le 3 novembre. Un mois après le Comité interministériel de sécurité routière (CISR) du 2 octobre, il revient sur les mesures annoncées par le Premier ministre qui concernent la moto.

Nous publions maintenant la partie de l’entretien qui concerne la généralisation du permis A2 : le gouvernement veut que devienne obligatoire pour tout novice, quelque soit son âge, de conduire pendant 2 ans une moto de moins de 47,5 chevaux. Il devra passer ensuite une formation complémentaire pour conduire une moto de puissance supérieure.

Autre changement, l’Europe qui impose à la France de stopper le bridage à 100 chevaux sur les motos, à partir du 1er janvier 2016. Un projet d’arrêté ministériel, que Motomag.com a publié le 9 octobre, prévoit que les véhicules en circulation pourront être débridées uniquement s’ils sont dotés du freinage ABS. Tel est le « retrofit » (2) consenti par le gouvernement.

Premiers enseignements de l’interview :
- malgré la mobilisation monstre des motards le 10 octobre derrière la FFMC, le Monsieur Sécurité Routière du gouvernement défend ces projets ;
- il confirme l’obligation d’une formation complémentaire pour les novices qui souhaitent conduire une moto de plus de 47,5 chevaux deux ans après le permis de conduire toute cylindrée ;
- selon le délégué, le règlement européen n’oblige pas la France à autoriser le retrofit pour les motos de plus de 100 chevaux ; en l’accordant aux motos dotées du freinage ABS, le gouvernement va donc plus loin que ce que demande l’Europe ;
- Emmanuel Barbe veut faire entrer la moto « dans une culture de la sécurité »…

La troisième mesure visant exclusivement les motards, annoncée le 2 octobre, est la généralisation du permis A2 à tous les conducteurs novices. Vous corrélez à nouveau le risque à la puissance du véhicule. Quelle étude vous incite à le faire ?
C’est une corrélation issue de l’examen des fiches Baac (1). Le risque d’accident mortel augmente avec la puissance du véhicule.

Pourquoi n’a-t-on jamais envisagé une telle mesure dans l’automobile, pourquoi réserve-t-on toujours la limitation de puissance à la moto ?
Vous avez raison, on pourrait y penser. Seulement, vous ne trouverez pas un rapport poids-puissance équivalent en automobile, sauf pour un nombre très réduit de véhicules.
Et vous n’êtes pas sans savoir qu’en janvier 2016 entre en vigueur le règlement européen qui libère la puissance des motos. On pourra conduire des véhicules à deux-roues présentant des rapports poids-puissance qui sont tout simplement ahurissants.

Cela existe dans tous les pays d’Europe, pourquoi la France va-t-elle encore faire exception ?
Je connais cet argument mais il me laisse perplexe. Ce règlement est obligatoire, on va l’appliquer, et même plus largement que ce qu’on était obligé de faire.

Mais quand je lis certaines revues, la manière dont on accueille la fin des 100 chevaux, comme une sorte de triomphe, on parle de libération… Je me dis que ce règlement va empirer une situation déjà mauvaise.

Vous parlez d’une situation mauvaise. Or, le nombre d’accidents de moto n’a jamais été aussi bas. Pourquoi qualifiez-vous la situation de mauvaise ?
Ce que vous devez comprendre, c’est qu’on ne peut pas le regarder en valeur absolue…

Mais pourquoi ne pas le regarder en valeur absolue, c’est un progrès. Il y a du progrès dans les véhicules, ce qu’on reconnaît à l’automobile mais pas à la moto ; il y a des progrès dans le comportement des motocyclistes, on peut admettre cela !
A moto, le nombre de kilomètres parcourus est en baisse. On l’estime à 3.000 km par an en moyenne. Mais on a 24 fois plus de chances de se faire tuer. C’est logique, dans une certaine mesure, car on n’a pas de carrosserie, mais on doit néanmoins faire baisser cette proportion, qui est meilleure dans un certain nombre de pays.

Je vous rappelle qu’au Japon, grand pays de la moto, si vous voulez conduire un deux-roues de plus de 400 cm3, vous devez passer un permis tellement difficile que peu de personnes peuvent le faire. Il faut relativiser les choses !

Prenez un homme de 40 ans qui a la possibilité de conduire une moto. Il va passer son permis et, pendant deux ans, conduire un deux-roues qui est déjà assez puissant, il va quand même bien s’amuser. Au bout de deux ans il va passer une formation complémentaire et pourra ensuite s’acheter une moto plus puissante. Est-ce que vous croyez vraiment que ce sera un frein à la pratique ?

Je ne le crois pas, on aboutira juste à une pratique plus sécurisée. Très franchement, il n’y a aucune intention de notre part de nuire à la pratique de la moto. La seule idée c’est de la faire entrer dans une culture de sécurité plus forte.

Pourquoi des mesures aussi spectaculaires contre la moto à ce CISR, alors que d’autres catégories de véhicule, dont l’accidentologie est en hausse, n’en subissent pas autant ?
Quand j’entends tout ce qu’on a dit sur notre système de radars, je n’ai pas le sentiment que les autres véhicules aient été ignorés. Mais je n’oublie pas que, en proportion du nombre de véhicules en circulation, ma première cible c’est la catégorie des motards, afin de sauver leurs vies.

Ce ne sont pas des mesures contre les motards mais pour les motards. Vous ne pouvez pas l’oublier quand vous avez rencontré tous ces jeunes dans une chaise roulante à 25 ans. Tout ce que vous voudriez, c’est changer leur vie.

Je n’ai rien contre la pratique de la moto ! En octobre, j’ai roulé avec les motards de la police (à l’école de Sens, ndlr), j’aime la moto. Il faut juste la protéger. Vous ne pouvez pas m’accuser de vouloir empêcher la pratique de la moto.

Mon homologue espagnol m’a dit : « oui, la moto, on la subit ; moins il y en a mieux on se porte ». Ce n’est pas ce que je pense. Il faut juste en faire dans des conditions plus sûres. Quand je vois que certains roulent sans gants et que c’est permis, il y a quelque chose qui me défrise, passez-moi l’expression !

Revenons sur la fin des 100 chevaux à partir du 1er janvier 2016. Le gouvernement a estimé qu’il était indispensable que les motos déjà en circulation aient l’ABS pour pouvoir être débridées. Pourquoi avoir rajouté encore une couche de règlementation quand on pouvait simplement s’aligner sur les autres pays ?
Je suis content que vous me posiez cette question car les choses ne sont pas comme vous le présentez. Juridiquement, ce que nous impose ce règlement, c’est que le 1er janvier 2016, une moto neuve Euro 4 aura n’importe quelle puissance. Nous aurions pu décider qu’il n’y aurait pas de retrofit.

Pourquoi ne pas simplement annoncer qu’on peut conduire une moto en puissance libre au 1er janvier 2016 ? Avez-vous eu peur de la réaction des associations de victimes de la route ? Là, des motards vont se retrouver avec une moto sans ABS dont la valeur sera dépréciée.
Le règlement européen s’applique. C’est d’ailleurs le même qui impose l’ABS sur les motos neuves. Je discute régulièrement avec les motards de la police et de la gendarmerie. Il n’y a pas une seule moto de l’État qui ne soit pas équipée de l’ABS. En moto, on sait que l’ABS est un élément fondamental du freinage car si les roues se bloquent, on tombe.

Des motards professionnels qui passent huit heures par jour sur leur machine, me disent : « on ne monterait pas sur une moto sans ABS car si on devait freiner fort, on tomberait » ; si d’autres me disent que l’ABS ne contribue pas à améliorer le freinage, cela me rend perplexe. Ce débat n’a pas de sens.

Le débat ne se situe pas sur l’utilité de l’ABS, mais sur le fait de remplacer une obligation par une autre…
Le retrofit n’est pas dans le règlement européen. Nous avons tenu compte de la valeur du parc, puisque nous proposons un retrofit aux motos équipées de l’ABS.

J’ajoute que je ne suis pas convaincu qu’il y ait une telle demande autour de la libération de la puissance. Une moto de 100 chevaux possède déjà une puissance importante. Il faut être raisonnable. Je connais nombre de motards qui n’iront pas faire débrider leur moto même s’ils en ont la possibilité.

1- Baac : Bulletin d’analyse des accidents corporels de la circulation. Le fichier national des accidents de la circulation regroupe les bulletins Baac que les forces de l’ordre renseignent pour chaque accident corporel porté à leur connaissance. Les Baac doivent être transmis impérativement au Fichier national dans les 2 mois suivant l’accident.

2- retrofit : cet anglicisme est employé pour définir la rétroactivité du débridage. L’Europe instaure la puissance libre pour les motos neuves vendues en France à partir du 1er janvier 2016 (fin de l’exception des 100 chevaux, pour les motos répondant à la norme Euro 4, obligatoirement dotées de l’ABS). Les importateurs de moto ont demandé à la France de l’autoriser aux motos déjà immatriculées, en circulation ou en attente d’être vendues chez les concessionnaires. Le gouvernement s’apprête à l’autoriser, mais uniquement pour les véhicules dotés du freinage ABS.

Retrouvez les 3 autres parties de l’interview d’Emmanuel Barbe

- Contrôle technique moto : dans deux ans, au prix de 50 à 70 euros
- Port des gants, l’obligation indolore ?
- « Depuis 40 ans on n’a pris aucune mesure pour protéger les motards »

Dans la Boutique Motomag.com

- À lire, le guide « 100 conseils de conduite moto & scooter »

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