En 1952, Ernesto Guevara et son ami Alberto Granado entament un long périple sur le continent sud-américain au guidon de la Vigoureuse, une Norton 500 de 1939. Le réalisateur brésilien Walter Salles s’est inspiré du récit du Che pour tourner Carnets de Voyage. Interview !
Ces Carnets de voyage sont une évocation des jeunes années d’Ernesto Guevara, connu aussi sous le nom "Che". Avant d’être un révolutionnaire anti-impérialiste à Cuba puis en Afrique et en Bolivie, il fut un motard.
Étudiant en médecine de bonne famille, Ernesto part pour de longs mois, à moto avec son ami Alberto Granado, à la découverte du continent sud-américain.
Walter Salles s’est basé sur le récit de Guevara pour écrire son film.
Il raconte un périple initiatique courageux, qui s’avère déterminant dans l’engagement politique et social de celui qu’on appellera plus tard « Le Che ». Cette aventure s’avère une extraordinaire épopée motocycliste.
Le réalisateur brésilien est lui aussi motard, avouant traîner parfois sur les chemins avec sa Honda 650 Dominator.
Lors de son périple à moto retraçant lui aussi l’itinéraire emprunté par le Che (lire Moto Mag n° 196 (épuisé) et 197 d’avril et mai 2003), Francesco Scuderi a croisé l’équipe de Carnets de voyage en plein tournage. Il n’en garde pas un bon souvenir, déplorant l’incursion décalée de l’univers « hollywoodien » dans une Amérique du Sud en proie à de grandes difficultés sociales. Le tournage d’un film nécessite des moyens ne passant pas inaperçus dans des pays où le niveau de vie s’avère des plus humbles, et l’on peut reprocher à Carnets de Voyage cette bonne conscience peut être due à une production nord-américaine. Il y a, par exemple, du « Just do It » dans la scène finale. N’empêche, cela permet aussi à Salles de décrire les splendides paysages sud-américains. Et puis, naît au gré des rencontres la conscience politique de Che Guevara, humaniste et pourfendeur des injustices. Enfin, la moto s’avère un fabuleux instrument de voyage. On passe donc un moment aussi agréable dans la salle obscure qu’au guidon de sa machine.
•Comment prépare-t-on un film itinérant comme Carnets de Voyage ?
Deux années ont été nécessaires pour retracer la route empruntée par les deux hommes. Nous avons interviewé plusieurs fois Alberto Granado, qui vit à Cuba. Leur idée était d’arriver à la pointe sud du continent au guidon de « la Poderosa », une Norton 500 de 1939. Il nous a précisé que sans la moto, cette aventure n’aurait jamais existé.
•Qu’est-ce qui t’a motivé à vivre une telle expérience ?
Chaque jeune Latino-américain a pour obligation de connaître ces livres qui traitent de l’identité de son continent. L’Amérique du Sud a, par certains aspects, peu bougé en 50 ans. La mauvaise distribution de la terre, les problèmes structurels sont les mêmes. Le film est donc proche d’un documentaire.
•Réaliser ce périple au guidon d’une Norton 500 de 39 n’a pas du être évident à l’époque !
Le centre de gravité bas de la Norton lui confère une bonne stabilité mais il n’y avait pas d’amortisseurs comparables aux suspensions d’aujourd’hui, ni de freins performants. Il fallait donc être très courageux. Granado a découvert récemment qu’ils furent les premiers à avoir traversé les Andes à moto, à plus de 4 000 mètres d’altitude.
•Alberto Granado était-il présent sur le tournage ?
Il est venu nous rendre visite, et il est même monté sur la Vigoureuse. Gaël a pris le guidon, un peu comme il y a cinquante ans. Vous aviez Alberto, un jeune gars de 83 ans qui retrouvait la moto en même temps que les routes empruntées à l’époque. C’était très émouvant.
•La vieille moto s’impose en véritable personnage. Comment gérer ce véhicule hors normes ?
Gustavo Agra, un Argentin passionné d’anciennes, a reconstruit en six mois trois Norton 500 de 1939. À ces répliques s’est ajoutée une Suzuki 650 qui a été transformée en Norton pour les cascades ! Les Norton n’ont jamais cassé, mais celle que l’on appelait la « Nortuki » refusait de fonctionner dès qu’elle prenait trop la pluie ou la poussière ! Nous avons d’ailleurs surestimé les risques de casse. En fait, ces répliques ont mieux résisté que les motos de l’époque du Che...
•Les comédiens se sont-ils bien adaptés à la Vigoureuse ?
Les deux acteurs, pas des mordus de moto au départ, ont suivi un entraînement avec Gustavo et des cascadeurs. Après trois semaines de film, il roulaient comme des motards confirmés. À tel point que Gaël (Guevara) était meilleur que le cascadeur ! Seul Rodrigo (Granado) a chuté, hors champ, sous l’action d’un violent vent latéral. Cela ne l’a pas empêché, comme son acolyte, d’obtenir son permis peu après.
•Quel est l’héritage du Che aujourd’hui ?
Rares étaient les jours où les gens ne venaient pas nous parler de lui. C’est une présence très forte en Amérique Latine, qui transcende cette imagerie pop surtout répandue aux États-Unis. Il est un père fondateur, aux côtés des Simon Bolivar et autres José de San Martin, de l’identité latino-américaine. Il a vécu pour elle et est mort pour elle. Je pense que les gens sont très conscients de ce sacrifice-là.
•Qu’est devenue la Poderosa ?
La moto a été récupérée par Thomas, le frère de Granado. Il l’a vendue en pièces détachées. Résultat des courses, toute Norton 500 de 1939 que l’on rencontre en Argentine prétend être construite à partir des pièces de l’originale !
Sans la moto, leur aventure n’aurait jamais pu exister
Yannick Leverd - 07/10/2005
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