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Reportage

Les ISDE moto : la course d’enduro légendaire

6 jours entre 2 mondes. Des Français victorieux, et d’autres qui gagnent à être connus et applaudis. Les ISDE se déroulent sur six jours, d’un pays à l’autre, elles réunissent les meilleurs enduristes de chaque nation. Attention, course de légende !

 
 
Les ISDE moto : la course d'enduro légendaire

Épreuve d’enduro légendaire et atypique, les Six Jours font encore rêver les Français. Et, peut-être plus encore que les pros venus pour le gagner, les pilotes amateurs qui n’ont d’autre ambition que de survivre à ce véritable marathon. Retour sur l’épopée homérique des uns et la victoire historique des autres.

22 les vl’à !
D’un côté, la France d’en haut, pétrie de talent et d’ambition, qui se donne les moyens de réussir. De l’autre, la France d’en bas, pas moins volontaire ni passionnée, mais dont la première des victoires consiste simplement à participer. Au départ des 83e International Six Days of Enduro, organisés en septembre 2008 à Serres, dans le nord-est de la Grèce, 22 tricolores faisaient ainsi partie des 454 pilotes de 33 nationalités.

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Des ESDT aux ISDE

Confrontée à de nombreux accidents, l’Angleterre du début du XXe siècle décide d’interdire les courses de motos sur route. D’où l’idée d’organiser, dès 1903, une épreuve d’endurance originale sur plusieurs journées de tout-terrain. Ces ESDT (English Six Days of Trial) sont rebaptisés ISDT (I pour International) en 1913, année où, pour la première fois, concourent trois Français et un Américain. Première Guerre mondiale oblige, il faudra attendre 1920 pour que se tienne, à Grenoble, la deuxième édition de celle qui apparaît aujourd’hui comme la plus ancienne compétition de la Fédération internationale de motocyclisme. Une doyenne dont le rythme annuel n’aura finalement été perturbé que par les conflits mondiaux. L’édition 1939 reste ainsi dans les annales pour s’être tenue en Allemagne au moment même de la déclaration des hostilités. Sauve-qui-peut général des participants à la clef.

Jusqu’en 1923, la course se disputait par équipes de 3 pilotes juchés sur des engins de même nationalité. Les pays dépourvus d’industrie moto s’en trouvaient donc exclus, quand bien même il ne s’agissait alors que de modèles routiers sommairement adaptés à cet usage incongru. Mieux encore, le compétiteur a longtemps dû emporter avec lui toutes les pièces et outils dont il risquait d’avoir besoin au fil d’un parcours de plus de 2 000 km. Sa monture était pesée avant le départ, l’organisateur n’étant tenu de ne fournir que les marteaux  !

Depuis, le règlement a bien changé, notamment pour s’adapter à la spécialisation des machines. Un simple parcours de liaison, aussi technique soit-il, ne suffisant plus à départager les concurrents, désormais au nombre de 6 par équipe Trophée, un parcours chronométré journalier s’est imposé dès 1960. Vingt ans plus tard, il a même fallu rebaptiser une dernière fois l’épreuve ISDE (avec un E pour Enduro), le terme «  Trial  » entretenant la confusion avec la discipline du même nom. Longtemps considérés comme l’événement majeur de la saison d’enduro, les Six Jours ont beaucoup perdu de leur prestige depuis l’avènement d’un véritable championnat du monde. Ils restent néanmoins un rendez-vous à part. Une occasion unique, pour des compatriotes, d’unir leurs efforts afin de faire briller leurs couleurs nationales.

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Reportage - Enduro - Sport TT
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Et parmi eux, pas moins de 13 sélectionnés par la Fédération française de motocyclisme, avec pour mission de la représenter au plus haut niveau dans les catégories Trophée, Juniors et Féminines. «  Les Six Jours sont traditionnellement notre plus grosse opération de l’année  », explique Philippe Thiébaut, directeur des équipes de France. «  Nous avons déplacé 43 personnes, dont certaines un peu plus de 15 jours. Budget global  : environ 90.000 €, hors primes de résultat versées aux pilotes. Quand l’épreuve se déroule sur un autre continent, il faut rajouter 40.000 € et une bonne semaine de plus.  » Avec un semi-remorque, cinq fourgons d’assistance et six voitures de location, du matériel à tire-larigot plus un hôtel entier pour héberger tout le groupe, la FFM n’a pas fait les choses à moitié. Ce qui n’a pas empêché trois des meilleurs pilotes du moment de décliner l’invitation. Car si l’enduro reste un sport d’amateur, il n’en a pas moins pris un sérieux virage ces dernières années, notamment sous l’impulsion de quelques grands teams conscients des enjeux commerciaux de la discipline. Désormais, la saison d’un sportif capable de réaliser des podiums en championnat du monde se négocie entre 100.000 et 150.000 euros, voire plus. Allez lui demander, après ça, de rouler en équipe pendant six jours pour encaisser au mieux 2000 € de prime. Les étrangers le font encore, mais pas les Français...

De Serres à Serres
Deux mille euros, voilà justement le budget global de chacun des membres du Moto tout-terrain évolution (MTTE), l’un des trois clubs hexagonaux ayant profité de la relative proximité géographique de cette 83e édition des ISDE pour y participer. Sorte de défi un peu fou qui consiste à se frotter à cette course mythique en catégorie clubs. Originaires de la Drôme, ces joyeux drilles se sont associés pour l’occasion avec les Isérois de l’AMV Bouvesse. Et pour convoyer ensemble jusqu’à Serres, en Grèce, où se sont-ils donné rendez-vous  ? À Serres... dans les Hautes-Alpes. «  Nous non plus, on n’a pas lésiné sur le matos  », s’amuse Samuel Weber, 28 ans, entrepreneur en terrassement. «  J’ai acheté ma moto d’occasion trois jours avant le départ. Je m’en suis servi 20 min en tout, histoire de constater que rien n’allait dessus, avant de l’embarquer dans mon J5 de 300.000 km et de prendre la route. » Qu’importe la distance à parcourir  : le compteur de cette superbe camionnette ne marche plus depuis deux ans. «  Arrivés au port d’Ancône  », poursuit Julien Derimay, éducateur de 39 ans, «  on s’est trompé de file d’attente. Du coup, le ferry est parti sans nous, et il a fallu qu’on le paye une seconde fois. Ca nous a plombé le budget. On a bouffé des pâtes pendant 15 jours.  » Un programme alimentaire de toute façon imposé par le caractère ² de cette aventure  : 480 € de droits d’engagement par pilote, plus 225 € de licence et 160 € de timbre international.

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Allons z’enfants
Si, au soir du premier jour de course, la France d’en haut du classement se garde bien de faire preuve d’un optimisme exagéré, elle affiche tout de même un large sourire. La première place au provisoire de l’équipe Trophée, présentée comme de «  second choix  » par la presse spécialisée, a déjà des airs de revanche sur les favoris italiens. Et outre l’outrageante mais prévisible domination des Féminines, la troisième place des Juniors est de bon augure pour la suite. Le Cantalou Patrick Rongier, lui, aurait aimé que cette première journée en ait une, de suite. Mais quelques minutes après le départ, gêné par la poussière, il a percuté une buse en béton et fini à l’hôpital, plongé dans un coma artificiel avec la hanche détruite. Consternation dans les rangs du 3e club français, le Cantal ISDE  : ce sera le plus grave accident de la semaine.

Si Michel Gauthier a eu plus de chance, l’agent SNCF de 45 ans n’en fulmine pas moins d’avoir également été mis hors course. «  Plutôt que de venir avec ma propre moto, je suis le seul a en avoir loué une sur place  ; 2000 € la semaine, assistance comprise. Arrivé très en retard – mais encore dans les temps – à l’avant-dernier contrôle horaire, j’ai eu la mauvaise surprise de constater que le camion du fabricant ne m’avait pas attendu. Du coup, je suis tombé en panne d’essence  !  » Pour les survivants, le ton est donné  : entre la chaleur et la poussière, la semaine s’annonce rude.

Intouchables
Au 3e jour de course, tandis que les équipes de France poursuivent leur marche en avant ponctuée de quelques incidents, Frédéric Weil demeure omniprésent.Le charismatique entraîneur national coache ses poulains à la sortie de chaque spéciale chronométrée, et veille au grain lors des ravitaillements. «  Les Six Jours ont ceci de particulier que seul le pilote peut intervenir sur sa moto. Toutes les pièces mécaniques non marquées qu’il casse, il doit les remplacer lui-même dans les temps impartis. À l’extrême, s’il fait tomber sa machine en la béquillant, personne ne doit la relever à sa place. Nos moindres faits et gestes sont en permanence surveillés par des délégués d’autres pays, qui rêvent de nous sanctionner.  » Les mécanos, ici, n’ont que le droit de refaire les pleins, tendre les outils et dispenser leurs bons conseils.

En théorie, même les suiveurs sont maintenant interdits. Mais en pratique, à l’ombre des sous-bois, des «  assistants volants  » de toutes nationalités ont toujours le chic pour laisser traîner des pièces... «  J’ai justement perdu l’étrier de frein de ma moto, et c’est Julien qui l’a ramassé  », se marre Marc-Olivier Joriot, le sympathique team-manager des Drômois. Pour avoir, par le passé, été sélectionné en équipe de France, l’ancien pilote d’élite n’ignore rien d’un règlement avec lequel il se permet toutefois quelques libertés. «  Les coups de main illicites font partie intégrante des ISDE. Mais si les équipes officielles prennent de gros risques dans ces moments-là, on est moins dans le collimateur des commissaires quand on cherche juste à aider ses copains à finir la course. Ainsi hier soir, quand Jérôme est rentré au paddock complètement vidé, on a bien vu qu’il ne parviendrait pas à remplacer son pneu arrière tout seul. Or repartir le lendemain avec un boudin usé à mort, c’était la garantie d’un abandon rapide. On l’a juste laissé démonter sa roue, qu’on lui a ensuite piquée pour aller remplacer le pneu sous la tente, à l’abri des regards.  » Ainsi, un observateur averti aurait pu voir un type épuisé, assis à côté de sa moto incomplète, discutant avec un nouvel éclopé debout sur ses béquilles. «  En laissant traîner mon pied dans une ornière, je me suis arraché le ligament postérieur  », explique Gilles Violet, le jeune bûcheron de 24 ans. «  Pfff... Elle est épuisante, c’te course. En arrivant ici, je savais même pas qu’elle durait 6 jours  !  »

Faux pas, vrai suspens
La 4e journée est traditionnellement celle de tous les dangers. La mécanique a déjà bien souffert et sa visserie se desserre, alors même que le pilote accuse la fatigue et manque parfois de lucidité. C’est pourtant le lendemain matin que l’équipe Trophée connaîtra sa plus chaude alerte, après avoir perdu son avance en quelques minutes. En sortant un peu large d’un virage, le capitaine, Sébastien Guillaume, accroche une banderole qui s’enroule dans sa roue arrière. Dans la même spéciale, Jordan Curvalle chute plusieurs fois avant de se rendre compte qu’une pierre bloque son frein avant. Bilan  : plus de 2’40 de perdues, que chacun va essayer de rattraper pour finir une nouvelle fois en tête. Sorte d’ultime démonstration de force qui a définitivement sapé le moral des Italiens, mais a aussi durement sollicité les organismes. C’est dire si après avoir rentré leur moto au parc fermé, les pilotes apprécient les soins d’un médecin et de deux kinés, ainsi que les repas diététiques et néanmoins appétissants d’un vrai chef cuisinier. Concentré sur son objectif, on reste pourtant économe de ses mots et de ses émotions. Ce soir encore, il faudra se coucher tôt.

«  Je n’ai rien compris  », commente Samuel à l’autre bout du paddock. «  Après le choc, je me suis relevé machinalement et je suis reparti. Je crois que je ne l’ai même pas vu.  » Dans la routine de ses 4 ou 5 chutes journalières, le Drômois s’est à peine rendu compte que ce coup-là, il avait violemment percuté un pick-up en stationnement  ! «  Après cinq jours à bouffer de la poussière, je suis au bout du rouleau. Vivement que ça se termine.  » De retour sous le campement de toiles, son corps d’athlète ne peut cependant compter sur aucun massage. Et pour la douche, c’est au bout du champ et devant un sanitaire en préfabriqué qu’on fait la queue. Ce soir pourtant, après avoir retrouvé les couverts sous une pile de filtres à air, les discussions iront bon train. Les uns referont le monde jusqu’à ce qu’un autre se rende compte qu’il n’y a plus d’essence dans les jerricans. Ou que, n’ayant pas vérifié le classement de la journée, on ne sait même pas à quelle heure il faut repartir le lendemain.

Jour de gloire
Ils l’ont fait  ! Après plus de 1200 km de roulage et près de 15 heures cumulées de spéciales chronométrées, l’équipe composée de Jordan Curvalle, Nicolas Deparrois, Julien Gauthier, Sébastien Guillaume, Christophe Nambotin et Rodrig Thain remporte le précieux trophée. Une première historique, puisque jamais encore la France n’avait gagné les ISDE à l’étranger. Ajoutée à la victoire des Féminines et la 3e place des Juniors, c’est l’euphorie sous l’auvent tricolore. Il l’a fait  ! En se classant 366e et avant-dernier du classement scratch, Jérôme Mermet-Brunet est allé au bout de ses forces. Mais pour l’unique rescapé de l’AMV Bouvesse, aux jambes brûlées par le frottement des genouillères, cette victoire personnelle n’en est que plus belle. Quant au MTTE, seul club français encore complet à l’arrivée, il se classe 34e sur 74. Et ses membres, qui ont démonté la boîte de vitesses du fourgon au retour, n’ont repris le boulot qu’avec un jour de retard.

Didier Bouard - 01/03/2010

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